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La nature entre science et philosophie

Résumé : François Dagognet écrivait que la nature fait partie du « groupe des notions molles ». Décrite et analysée par les sciences, modelée par les techniques, examinée dans les représentations qu’elle suscite par les philosophies, objet de savoirs populaires et source d’affects et de croyances, la nature apparaît en effet comme une notion malléable et protéiforme, un prisme qui révèle l'hétérogénéité des recherches et des regards sur le naturel, ou « l'originaire ». Notion molle, elle n'est pas pour autant une notion inconsistante. Le présent ouvrage met à l'épreuve la consistance de la nature en en faisant le terrain hétérogène mais commun de multiples traditions de recherche (histoire de la philosophie, histoire des techniques, philosophie des sciences et de la connaissance, éthique). Les onze contributions réunies dans cet ouvrage ont été données lors d'une journée d'étude organisée à l'Université de Lyon III. Elles s'organisent autour de quatre pôles qui montrent l'importance de cette notion pour la philosophie. La première partie, intitulée « la nature et l’idée », rassemble des études examinant trois grands moments de la constitution du concept de nature dans l’histoire de la philosophie. Dans son article, Luc Peterschmitt éclaire la constitution moderne du concept de nature en montrant que la position phénoméniste de Berkeley peut être conciliée avec le mécanisme dans une optique non fondationnaliste et pragmatique : l’« idéalisme » de Berkeley se retrouve finalement du côté des opérations pratiques du sens commun. Gilles Marmasse montre que la philosophie de la nature, aux yeux de Hegel, utilise les résultats des sciences empiriques, même si son objet propre est spécifiquement métaphysique : la position de Hegel permet ainsi de penser la distinction et l’articulation de la science et de la philosophie de la nature. Emiliano Trizio, pour sa part, présente une tentative pour étendre la position husserlienne à propos des concepts de la géométrie à la physique : les idéalités produites par l’opération de mesure physique se révèlent ancrées dans le monde de la vie. Ces trois contributions montrent en quoi une conception proprement philosophique de la nature peut être articulée avec la perspective de vérification empirique des sciences de la nature. Le deuxième ensemble de contributions, intitulé « la connaissance et le naturel », prolonge cette réflexion en étudiant les règles qui gouvernent la connaissance de la nature. Le mouvement est ici celui d’une revendication progressive d’autonomie de la philosophie de la connaissance : on passe successivement de la connaissance appliquée à la question des règles de l’induction et finalement à la philosophie de la logique. Les règles de la connaissance sont-elles en quelque sorte naturelles au sens où elles seraient dérivables de la nature ? Julien Lamy montre, à partir de Bachelard, que ces règles sont tirées d’une nature qui, justement, est travaillée et modelée par l’activité de connaissance. La science, qui rompt avec l’évidence naturelle, est l’occasion d’une reconstruction du sujet connaissant par son activité même. Dans une perspective plus continuiste, Ophélia Deroy s’intéresse aux inférences ampliatives (induction) en retraçant le dialogue de Peirce avec la philosophie épicurienne. Plutôt que de défendre les énoncés généraux de la science en recourant au postulat d’uniformité de la nature, n’est-il pas plus naturel, ou plus conforme aux pratiques de recherche réelles, d’admettre que c’est la variation de ces phénomènes qui rend valides ces énoncés ? Lynda Maurice, enfin, dans une étude qui aborde la logique comme corpus de règles autonomes de la connaissance, soulève une question située plus en amont encore : celle de la possibilité que comporte toute connaissance authentique d’être fausse. Cette fausseté ne s’analyse pas dans les mêmes termes selon qu’un énoncé fait ou non référence à quelque chose. À travers ces trois études, la philosophie de la connaissance se trouve progressivement mise à distance de la nature comme objet, pour se retrouver au plus près d’une disposition naturelle. La troisième partie est consacrée aux rapports de la nature et de l’artifice. On trouvera en regard, d’une part, deux études portant sur les modèles techniques du vivant et, d’autre part, une étude qui examine à sa racine le rapport de la nature et de l’artifice dans l’humanisme de la Renaissance. Mathieu Triclot propose un regard historique et conceptuel sur la notion d’automate : en suivant le destin des distinctions étendue/pensée et naturel/artificiel, il montre comment vivant et machine sont pris successivement pour modèles l’un de l’autre. Dans la continuité de cette analyse, Frédéric Ricquebourg s’intéresse lui aussi aux automates, mais en tant qu’y est en jeu une définition de la vie. Les programmes de recherche contemporains en vie artificielle, dans le domaine bio-informatique notamment, dégagent en effet des pistes permettant de penser l’essence de la vie. Corrélativement, la possibilité de passer d’une démarche de simulation à une activité d’invention de vivants inédits soulève des enjeux d’importance. Ce sont ces mêmes enjeux qui constituent l’horizon de la contribution de Luca Salza, alors même qu’elle se situe sur un terrain radicalement étranger. Tandis que l’automate moderne se joue de la frontière entre nature et artifice, la pensée de Giordano Bruno, dans le « courant chaud » de l’humanisme de la Renaissance, valorise d’une façon originale l’artifice dès lors que la nature, certes initiatrice mais dont nous ne pouvons connaître que les ombres, exige de l’action humaine qu’elle invente son propre chemin. Malléable et peut-être insaisissable, la nature sert pourtant de guide à la pratique. Guide à la fois parce qu’elle l’accompagne et parce qu’elle est susceptible d’assigner à l’homme des responsabilités nouvelles. La quatrième partie aborde ainsi les dimensions politiques et éthiques liés à la notion de nature. Dans un article consacré principalement aux représentations des philosophes de la tradition à propos des rapports de genre et de la référence à la nature dans la définition du féminin, Nancy Le Nezet insiste sur l’usage polémique et politique du concept de nature. En insistant sur la non réciprocité de la responsabilité humaine vis-à-vis de la nature chez Hans Jonas, Jean-Christophe Mathias renverse en quelque sorte le point de vue précédent en envisageant la dimension potentiellement universelle de la sollicitude : la nature est ainsi finalement posée comme objet d’un souci éthique authentique. En réunissant ces différentes contributions, nous pensons illustrer la grande richesse que présente la notion de nature au regard de la recherche philosophique actuelle. Tour à tour notion métaphysique, norme pour la connaissance, référence ambivalente de l’ingenium technique, et principe actif dans le domaine pratique, la nature se révèle bien, en définitive, l’un des objets les plus fascinants de l’investigation philosophique.
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Contributor : Nicolas Lechopier <>
Submitted on : Monday, March 9, 2020 - 4:59:15 PM
Last modification on : Tuesday, March 10, 2020 - 1:36:43 AM

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  • HAL Id : halshs-02503085, version 1

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Nicolas Lechopier, Gilles Marmasse. La nature entre science et philosophie. Vuibert, 2008, 2711770648. ⟨halshs-02503085⟩

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