Le retour de l’ingénieur-conseil face aux ambiguïtés de la commande publique : les bureaux d’études au secours du monde politique ?

Nicolas Bataille 1, 2 Guillaume Lacroix 3
1 CRENAU - Centre de recherche nantais Architectures Urbanités
AAU - Ambiances, Architectures, Urbanités
3 AUS - Architecture, Urbanisme et Sociétés
LAVUE - Laboratoire Architecture, Ville, Urbanisme, Environnement : UMR7218
Abstract : Les pouvoirs publics recourent depuis longtemps à des prestataires extérieurs pour mener à bien leurs projets d’aménagement et d’infrastructures. Parmi ces professionnels privés, nous proposons d’évoquer les bureaux d’études et d’ingénierie qui occupent une place de choix. Nous nous concentrerons ainsi sur une activité d’étude, de conception et de conseil dont les contours demeurent bien flous et changeants (Bentayou et Benbouzid, 2009 ; Claude, 2006 ; Claude, 2010). Son analyse permet cependant de saisir la manière dont l’action publique se déploie sur les territoires (Regazzola, 1988). A partir d’une analyse ethnographique des pratiques de professionnels de deux entreprises concurrentes de ce secteur observées depuis deux ans dans le cadre de deux thèses CIFRE en cours, notre communication interrogera principalement l’évolution des frontières du “monde” de l’ingénierie privée en aménagement. Face à l’émergence d’un discours commercial mobilisant de plus en plus le vocabulaire du conseil, nous chercherons à répondre aux interrogations suivantes : dans quelle mesure ce “monde” appartient-il à celui du conseil ? Quel est son rapport spécifique au pouvoir ? Une perspective historique permettra d’abord d’appréhender la porosité de la frontière entre ces entreprises d’ingénierie, et celles, mieux identifiées, qui proposent du conseil en management auprès des collectivités (Benchendikh et al., 2008 ; Linossier, 2012). On saisira ainsi la manière dont de telles entités, régulièrement associées à la profession des ingénieurs, se sont transformées d’une part pour répondre aux évolutions contrastées de la commande publique, et d’autre part au travers de dynamiques de concurrence professionnelle. Reflétant les évolutions conjoncturelles comme structurelles de l’action publique, le développement actuel d’un discours mobilisant la figure de l’ingénieur-conseil traduit la volonté stratégique d’appropriation de marchés publics jugés différenciant, et dont l’émergence reste à élucider. Il s’agira ensuite de décrypter ce changement de la commande publique à partir de nos terrains empiriques. Nous estimons que ce sont les ambiguïtés de cette évolution qui suscitent chez les professionnels un discours et des pratiques proches du consulting. En effet, qu’il s’agisse des réponses aux appels d’offre ou de la conduite des projets remportés, ces professionnels sont soumis à des injonctions contradictoires consacrant le flou de certaines missions et des cahiers des charges associés. Ces mots d’ordre contradictoires expriment la complexification de l’élaboration et de la mise en œuvre des décisions publiques, complexification à laquelle le glissement progressif des missions traditionnelles de ces bureaux d’études vers des missions de “conseil” permet de répondre. En pratique, cette évolution n’est pas exempte de mises en tension, par exemple celle entre exigence de scientificité des méthodes à proposer d’une part, et nécessité du bricolage dans l’incertain et l’urgence d’autre part. Ce glissement implique un rapport nouveau de ces acteurs avec la décision et le pouvoir, qu’il s’agira enfin d’examiner. Cette nouvelle posture des bureaux d’études les rapproche nécessairement de la décision, qu’ils cherchent à l’accompagner, à la faciliter, à la légitimer, à la faire accepter, voire à l’orienter. Ils s’éloignent donc de la posture d’exécution de la décision de l’ingénieur des bureaux d’étude traditionnels, mais peuvent être pris dans la "régulation entrecroisée" de l'action collective en aménagement (Idt, 2009). Par ailleurs comment cette remontée vers l’amont d’une décision identifiée comme labile (Sfez, 1992) permet-elle à ces consultants de participer à la formation de l’intérêt général ? C’est en insistant sur l’interrogation du besoin et de la commande qui leur est faite que ces entreprises peuvent transmettre certaines conceptions de l'intérêt général. Par ailleurs, l’attention continue de ces “maïeuticiens” de l'action publique au processus - davantage qu’au contenu de leur production - leur permet-elle de "faire de la politique sans le dire" (Poupeau & al., 2012) ? In fine, notre analyse croisée de l’activité française de deux entreprises concurrentes permettra de renseigner la manière dont l’action publique en aménagement se déroule, et la distribution afférente des rôles entre acteurs publics et privés. Le brouillage d’une commande publique de moins en moins précise - reflet de la difficulté des gouvernements locaux de formuler leurs demandes concrètes - amène ces bureaux d’études à passer d’un rôle de simple exécutant à celui de véritables prothèses de l’action publique. Dans ces missions aux contours flous, leur influence sur le monde social devient alors incontournable.
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Contributor : Nicolas Bataille <>
Submitted on : Monday, January 7, 2019 - 8:01:02 PM
Last modification on : Wednesday, January 9, 2019 - 1:20:27 AM

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  • HAL Id : halshs-01972720, version 1

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Nicolas Bataille, Guillaume Lacroix. Le retour de l’ingénieur-conseil face aux ambiguïtés de la commande publique : les bureaux d’études au secours du monde politique ?. Que font les consultants au monde social ? Propriétés, pratiques et contributions du « conseil » à la construction de la réalité, EHESS, Jun 2016, Paris, France. ⟨halshs-01972720⟩

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