Quand l’innovation sociale change la dynamique des territoires de montagne

Résumé : Quand, dans les années 1970, quelques néoruraux s’implantent dans les montagnes du Diois (Drôme) et prônent le développement de l’agriculture biologique et de la filière des plantes aromatiques et médicinales, personne ne fait de pari sur leur avenir. Aujourd’hui, tous les journaux émanant de la collectivité départementale font référence à la Drôme comme étant le « premier département bio de France ». En effet, quarante ans après, la Drôme témoigne d’une profonde transformation dans les productions et les façons de faire, mais aussi dans l’image d’un territoire. Un changement commencé en milieu montagnard, qui a fondamentalement modifié les manières de produire de plus de 1 100 agriculteurs, sur plus de 21 % des superficies agricoles, plaçant le département en tête de la reconversion en agriculture biologique. L’image territoriale « bio » qui en résulte a été totalement intégrée, voire récupérée par l’institution publique, au risque de ne plus refléter l’intention de ses initiateurs. Cette situation marquante des Préalpes françaises illustre la capacitéd’acteurs innovants à induire des transformations territoriales significatives après plus d’un siècle d’exode rural. Ce sont des néoruraux, arrivés dans les années 1970, qui ont su s’associer avec des agriculteurs en place pour affirmer de nouveaux modes de production. Leur démarche montre aussi leur difficulté à en garder la maîtrise et à transmettre les valeurs qui y sont associées. L’expérience alternative initiale s’inscrit en effet dans un projet de plus en plus englobant qui doit faire avec les différences, voire les paradoxes. Mais cet exemple confirme surtout la définition de l’innovation sociale (IS) comme « émanant de la société civile et visant à élaborer des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux […],dans un contexte économique et institutionnel qui ne répond pas ou plus à ces besoins » (Klein et Harisson, 2007). Dans le champ global d’émergence d’innovations sociales en Europe, ce cas met l’accent sur un processus souvent observé, notamment en milieu montagnard, et dont la dimension géographique est forte. La montagne apparaît ainsi comme un espace de rencontre possible entre de nouveaux habitants porteurs d’idéaux, et des locaux, souvent agriculteurs et plus traditionnels, dans des relations de confiance qui méritent d’être analysées. L’exemple confirme aussi l’intérêt du concept d’innovation sociale transformative, compris comme un type spécifique d’IS, contribuant à la transformation sociétale en profondeur, aussi bien dans son intention que par les processus qu’elle engendre (Avelino et al., 2014. p. 5). Il permet d’interroger non seulement les formes d’innovation sociale en montagne, mais aussi les processus d’inscription spatiale qui en résultent et leur capacité à transformer des systèmes territoriaux. Dans le contexte contemporain de changement global, de mondialisation et de crises systémiques et répétées, les espaces montagnards, et en particulier les plus marginalisés – regroupés ici sous la notion d’« arrièrepays » – connaissent des transformations importantes liées à l’ampleur des changements du contexte extérieur (Fourny, 2014). Nos travaux portent sur ces transformations, en s’intéressant plus particulièrement à l’une des trajectoires territoriales possibles liées à l’accroissement des liens et flux entre arrière-pays et espaces globalisés : celle de la transition écologique et sociale. Notre hypothèse est que dans certains arrière-pays s’inventent et s’expérimentent de nouveaux modèles de développement durable qui pourraient conduire à une gouvernance plus soutenable des territoires et de leurs ressources (Corrado, 2010). Dans cette hypothèse optimiste, les arrière-pays qui ont échappé aux grandes transformations productivistes ne sont plus perçus comme des milieux arriérés et immobiles, mais au contraire comme des laboratoires d’innovation territoriale.Notre propos repose sur une analyse empirique de terrains de montagne situés dans l’Ardèche, la Drôme, le Vercors et le Val de Suse en Italie. Des études y ont été réalisées dans le cadre de deux programmes de recherche entre 2014 et 20161. Ces territoires se caractérisent aussi bien par leur statut de marge que par une grande densité d’initiatives alternatives, se multipliant notamment depuis le début du xxie siècle. L’étude de ces innovations sociales a permis de dégager des premières pistes permettant de répondre à la question de leur capacité à transformer les territoires en question. Ce sont moins des résultats concrets que des approches méthodologiques que nous proposerons ici au lecteur. En effet, nous avons privilégié trois entrées. La première vise à caractériser les innovations sociales repérées en territoires montagnards, en proposant une typologie et en tentant une comparaison avec les innovations sociales repérées dans d’autres territoires en France et en Europe. La deuxième précise les formes d’inscription spatiale de ces innovations : entre lieux isolés et réseaux territorialisés, différentes figures seront proposées et débattues. La troisième entrée discute les relations entre les innovations sociales identifiées et leurs territoires d’inscription en analysant notamment les formes spatiales dans lesquelles elles se déploient, afin d’évaluer leurs capacités à transformer les territoires.
Document type :
Book sections
Liste complète des métadonnées

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01922002
Contributor : Kirsten Koop <>
Submitted on : Friday, January 11, 2019 - 4:57:34 PM
Last modification on : Thursday, February 7, 2019 - 3:39:53 PM
Document(s) archivé(s) le : Friday, April 12, 2019 - 12:39:41 PM

File

Innovation sociale et territoi...
Files produced by the author(s)

Identifiers

  • HAL Id : halshs-01922002, version 1

Collections

Citation

Pierre-Antoine Landel, Kirsten Koop. Quand l’innovation sociale change la dynamique des territoires de montagne. Marie-Christine Fourny. Montagnes en mouvements. Dynamiques territoriales et innovation sociale, Presses Universitaires de Grenoble; UGA éditions, pp.21-43, 2018, 978-2-7061-4219-2. ⟨halshs-01922002⟩

Share

Metrics

Record views

107

Files downloads

33