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Penser carbone

Résumé : « Bas carbone », « Zéro carbone » sont quelques-uns des slogans réitérés dans les discussions et les négociations climatiques. Qu’un élément abondant, aussi omniprésent et familier que le carbone puisse devenir la source de tous les maux n’est pas l’un des moindres paradoxes de l’Anthropocène. En effet, on désigne le carbone comme l’ennemi à abattre, au sens littéral de « mettre à terre ». Parmi tous les gaz à effet de serre, il est celui qu’il faut « capturer », « séquestrer », « neutraliser », etc. L’empreinte carbone est comme une souillure qu’il s’agirait d’effacer. Parce que le dioxyde de carbone résulte d’une combustion, il met l’accent sur le choix du feu comme péché originel sur lequel notre civilisation serait bâtie. Ainsi, plus que tout autre gaz, il connecte la problématique du réchauffement climatique avec celle de notre dépendance aux énergies fossiles. Pourtant, si le carbone est la menace, il est aussi considéré comme fournissant des clés sinon des solutions. Ainsi l’impératif écologique « décarboner » est-il assorti de dispositifs de mesure tels que le bilan carbone, et de transactions financières telles que la compensation carbone et les échanges de crédits carbone. Or ces dispositifs se basent sur le choix du carbone comme étalon de mesure ou parangon de tous les gaz à effet de serre. Le carbone offre ainsi prise à la quantification. Il fournit un équivalent général et fonctionne comme un outil de régulation des échanges entre les humains et la planète. Mais ce Janus a bien d’autres faces et fonctions. Car le carbone est polymorphe et manifestement pluriel. Après avoir souligné la portée culturelle du carbone, on montrera que prendre en compte les multiples modes d’existence du carbone est essentiel pour échapper au piège du temps unique qu’entretient le concept d’Anthropocène. En effet, l’idée d’une collusion entre le temps long de la géologie et le temps court de la civilisation industrielle suggère certes un brouillage d’échelles mais ne remet pas en cause le postulat d’un temps unique et linéaire. L’Anthropocène perpétue la flèche du temps et nourrit les complaintes actuelles au sujet de l’accélération. Ce faisant, il entretient et même renforce l’affrontement entre techno-optimistes et techno-catastrophistes. Or les multiples modes d’existence du carbone nous apprennent justement qu’il n’y a pas un temps unique. Non seulement notre vision linéaire du temps s’accommode mal du temps cyclique du carbone au travers des sols, de l’atmosphère, des océans et du vivant, mais aussi elle esquive les effets intriqués et parfois antagonistes des cycles du carbone. Les cycles multiples du carbone remettent en cause la vision d’un monde bien ordonné, où tout est commensurable, avec des ordres de grandeur sagement emboîtés depuis les constituants ultimes de l’atome jusqu’aux montagnes et aux volcans. Il s’agit donc de penser carbones (au pluriel) et d’agir dans un monde aux temporalités multiples, bref d’affronter la difficulté de penser, de prévoir et d’agir en polychronie.
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https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01858471
Contributor : Sacha Loeve <>
Submitted on : Monday, August 20, 2018 - 5:58:17 PM
Last modification on : Friday, February 28, 2020 - 10:01:08 AM

Identifiers

  • HAL Id : halshs-01858471, version 1

Citation

Bernadette Bensaude Vincent, Sacha Loeve. Penser carbone. Rémi Beau; Catherine Larrère. Penser l'Anthropocène, Presses de Sciences Po, pp.375-389, 2018, Domaine développement durable, 978-2-7246-2210-2. ⟨halshs-01858471⟩

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