Protéger l’animal pour contrôler l’homme ? Réflexions croisées Europe / Afrique du Sud

Résumé : La mise en place des grands espaces naturels protégés, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la mi-XXe siècle environ, s’est bien souvent faite à travers la protection d’espèces animales emblématiques : du bouquetin du Grand Paradis italien au Dragon de Komodo (Indonésie), des Tiger reserves indiennes au Parc national des Éléphants d’Addo, en Afrique du Sud, ou aux gorilles du Virunga (RD du Congo), l’animal sauvage convoque ainsi un répertoire émotionnel efficace pour aboutir à la mise en défens d’une portion des écosystèmes par des espaces naturels protégés. Bien souvent, ces espaces protégés se sont constitués à partir de réserves de chasse (terrains soumis à privilèges royaux, ou au droit colonial) et ont ainsi transformé, tout en la perpétuant, la fascination pour l’animal sauvage dont la chasse permettait d’affronter la démesure. On valorise ainsi une approche naturaliste-sensible (Depraz, 2008) qui joue à la fois sur l’érudition de la taxonomie et sur l’émotion romantique face à la nature en apparence indomptée. En Afrique du Sud notamment, les « big five » restent sans conteste un moteur de la protection de la nature et permettent à cette politique d’être plus aisément acceptée en raison des retombées économiques majeures que génère le tourisme animalier. Mais en Europe également, la pratique plus discrète du birdwatching, que l’on illustrera à travers l’exemple des équipements d’observation des grues dans les parcs nationaux des Wadden en Allemagne, concourt à redéfinir l’identité du littoral à travers un discours naturaliste et touristique très porteur. L’émotion naturaliste se conjugue donc avec l’intérêt économique pour rendre les contraintes environnementales légitimes. Pour autant, cette politique de protection n’est pas sans conséquence sur les territoires qu’elle concerne. Protéger l’animal, c’est aussi utiliser un vecteur très efficace pour imposer, dans les faits, un nouveau dispositif de gouvernementalité – au sens foucaldien (1984) du terme – dans la manière de gérer les territoires et, ainsi, pour mieux prendre le contrôle sur les sociétés locales. En Afrique du Sud, les déguerpissements forcés de populations noires au temps de la colonisation et de l’Apartheid en restent l’exemple le plus archétypal (Guyot, 2006). De manière plus récente, les conflits entre naturalistes et éleveurs suite aux réintroductions d’ours ou au retour du loup en France montrent également la force de mobilisation que détiennent les représentations de l’animal sauvage. La protection de la nature est alors l’une des manifestations d’un conflit de pouvoir sur le territoire, l’animal sauvage étant placé au cœur de luttes de domination dans une géopolitique très active des territoires locaux (Laslaz et al., 2012). Cependant, tous les outils de domination ne sont pas aussi explicites. De manière plus subtile, d’autres moyens non-conflictuels permettent aussi d’imposer une certaine vision du territoire à travers la valorisation de l’animal sauvage : marqueurs visuels, politiques de communication et d’éducation à la nature, domination scientifique dans l’expertise territoriale, pratiques de marchandisation de la nature forment ainsi un « régime d’environnementalité » (Fletcher, 2010) aussi implicite qu’efficace. Cette conférence dialoguée envisage dès lors de démontrer la force de ces régimes d'environnementalité et des dispositifs de pouvoir très subtils qu'ils déploient par une approche comparative entre deux contextes territoriaux très contrastés, mais dans lesquels on cherchera à mettre en évidence la constance des luttes de pouvoir que véhicule la figure animale et la protection de la nature.
Document type :
Conference papers
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https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01623931
Contributor : Samuel Depraz <>
Submitted on : Wednesday, October 25, 2017 - 6:43:03 PM
Last modification on : Thursday, October 24, 2019 - 11:10:04 AM

Identifiers

  • HAL Id : halshs-01623931, version 1

Citation

Samuel Depraz, Sylvain Guyot. Protéger l’animal pour contrôler l’homme ? Réflexions croisées Europe / Afrique du Sud. Festival international de géographie : "Territoires humains, mondes animaux", Sep 2017, Saint-Dié-des-Vosges, France. ⟨halshs-01623931⟩

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