Beyrouth: reconstructions, fragmentation et crises infrastructurelles

Résumé : Ce chapitre consacré à Beyrouth met particulièrement en relation deux des grandes hypothèses relatives l’action collective urbaine évoquées dans l’introduction de cet ouvrage. La première est l’idée selon laquelle la gestion des réseaux urbains ordinaires (eau, énergie, transports, etc.) représente, du fait de leur caractère vital pour le développement économique des grandes agglomérations, un moyen indirect mais néanmoins effectif d’une gouvernance métropolitaine. Les institutions de gestion des réseaux, dites « de second rang » (Lorrain, 2008), permettent de surmonter les conflits politiques les plus paralysants. Ainsi, cette gouvernance par les réseaux peut-elle être un lieu d’innovation techno-politique à travers la constitution de nouveaux instruments de pilotage de l’action publique (restructurations institutionnelles des opérateurs de service, redéfinition des tarifs et des modalités de mobilisation des investissements, etc.). La possibilité d’une telle gouvernance est néanmoins contrariée à plus d’un titre. Il s’agit à la fois de déterminations lourdes, et de l’action d’acteurs précis. Ces derniers sont, d’une part, les agents d’un capitalisme urbain fondé sur l’exploitation de la rente foncière, notamment aux périphéries des grandes villes, et, d’autre part, les acteurs privés qui œuvrent à l’insertion métropolitaine dans les réseaux économiques et financiers de la mondialisation, à la recherche de niches de rentabilité évaluée à l’aune globale et plus autonomes par rapport aux défis d’une gouvernance urbaine efficace et juste. Ces résistances conduisent directement à la deuxième question discutée ici, qui a trait aux formes de régulation de la violence et de partage des richesses et à la manière dont elles structurent le développement urbain. La fabrique matérielle de la ville se révèle, dans les villes méditerranéennes, une ressource économique essentielle. Comment cette ressource est-elle partagée et les inégalités de cette répartition constituent-elles le prétexte d’une violence à visée correctrice ou à l’inverse, cherchant à défendre et conforter un mode de partage inéquitable ? L’exemple de Beyrouth est intéressant pour approfondir l’examen de ces logiques en tension et déterminer les facteurs susceptibles de peser dans cette équation. Sans atteindre la taille et la puissance économique d’autres villes méditerranéennes ou émergentes analysées dans cet ouvrage ou le précédent (Lorrain, 2011), la capitale du Liban se range dans la catégorie des métropoles typiques d’un modèle de dégradation des réseaux urbains, par opposition à celles marquées par une universalisation partielle ou celles où le modèle de l’universalisation apparaît inadapté (Jaglin, 2012). Beyrouth présente l’exemple d’une trajectoire où les forces du débordement et de mise en cause d’un fonctionnement intégré, sur le plan politique autant que socio-économique, ont souvent pris, depuis plus de quarante ans, les traits de la violence armée. Ces forces pèsent d’un poids très lourd face aux tentatives de construction d’un projet politique rassembleur pour la capitale du Liban – dont on peut identifier une première tentative sous la présidence de Fouad Chéhab entre 1958 et 1964 (Verdeil, 2010), et une seconde depuis 1991 sous le mot d’ordre de la reconstruction. En effet, la guerre civile qui a divisé le pays entre 1975 et 1991 a inscrit dans le tissu urbain ainsi que dans l’espace politique de profondes lignes de clivage que les troubles auxquels fait face le Liban depuis 2004-2005 réactivent aujourd’hui. De plus, la politique de métropolisation impulsée par les gouvernements de Rafic Hariri, entre 1992 et 2004, et globalement poursuivie par ses successeurs, produit de puissants effets ségrégatifs, par le déplacement des populations les plus pauvres en périphérie. De nombreux travaux ont proposé des analyses de cette trajectoire, valorisant différents types de cadre interprétatif. En simplifiant la richesse de ces recherches, on peut identifier un premier ensemble d’études qui insistent plutôt sur les logiques de construction de territoires politico-communautaires (Beyhum, 1991 ; Davie, 1994 ; Harb, 2010 ; Kastrissianakis, 2012). Du secteur chrétien de Beyrouth-Est sous la férule plus ou moins durable et cohérente des Forces libanaises pendant la guerre civile à la banlieue sud sous le contrôle du Hezbollah au cours de la période de la reconstruction et pendant ces dernières années, les évolutions politiques sur le terrain offrent aux analystes divers modèles d’organisation territoriale, où le pouvoir militaire peut se conjuguer à des formes de taxation, de redistribution ou des initiatives d’aménagement inégalement élaborées. Un deuxième ensemble de travaux met plutôt en avant l’adaptation des politiques urbaines à la mondialisation économique et financière, privilégiant la réintégration du Liban dans le marché régional des capitaux, du commerce et du tourisme – en sacrifiant les secteurs industriels et agricoles (Nahas, 2000) –, et leurs conséquences. À l’échelle de l’agglomération, ces initiatives se traduisent par une politique d’équipement visant prioritairement la reconnexion du Liban aux flux régionaux et faisant la promotion des investissements dans le secteur de l’immobilier touristique ou résidentiel haut de gamme, en particulier à travers des grands projets dont celui du centre-ville est emblématique (Huybrechts, 2002). Les effets sociaux de ces projets sont puissamment ségrégatifs pour les classes populaires et moyennes repoussées en périphérie (Achkar, 2012 ; Fawaz, 2009a). Ils provoquent aussi une conflictualité chronique, qui se traduit à la fois par des mouvements de mobilisation – parfois sur une base communautaire – non dénués d’efficacité (Deboulet et Fawaz, 2011) mais aussi par des controverses politiques durables sur les grands choix d’aménagement (Clerc, 2012 ; Farah et Teller, 2015). Ces effets socio-économiques s’articulent aux clivages politico-communautaires pour produire une agglomération fragmentée selon des logiques parfois paradoxales, comme quand des politiques clairement communautaires sont interprétées comme un visage inédit du néolibéralisme (Fawaz et Ghandour, 2009 ; Fawaz, 2014). Plus rares sont les travaux cherchant à identifier par quels mécanismes de gouvernement partagés fonctionne, malgré tout, cette agglomération. Basée sur l’étude de la première phase de la reconstruction (1991-2000), une tentative dans ce sens – déjà datée – concluait aux limites de la gouvernance métropolitaine accompagnant le projet, en raison notamment des intérêts contradictoires des principaux acteurs politiques (Huybrechts et Verdeil, 2000). Plus récemment, une analyse de la gouvernance municipale dans les banlieues de Beyrouth a souligné la capacité des nouveaux exécutifs locaux, mis en place depuis 1998 et caractérisés par une forte stabilité, à produire des visions et des projets de territoire et à conclure des arrangements relativement inclusifs (Farah, 2011). Toutefois, pour significatives qu’elles soient sur le plan gestionnaire, ces initiatives n’échappent pas, finalement, à la territorialisation politico-communautaire lorsque le contexte politique favorise cette dernière, comme dans la période postérieure à 2005. Reprendre ce questionnement à partir des services urbains en réseaux constitue l’objectif de ce chapitre, en examinant à la fois la gouvernance propre à ces infrastructures métropolitaines et la manière dont elle entre en tension avec les logiques de territorialisation politico-communautaire et celles ségrégatives résultant de la mise en œuvre de politiques d’inspiration néolibérale (« les forces de débordement »). Pour ce faire, l’analyse se fera en trois temps, dont les deux premiers prennent la forme d’une analyse de la littérature existante, mise à jour pour certaines données factuelles, alors que le troisième repose sur des enquêtes personnelles menées depuis 2005 pour la gestion du secteur électrique, et des enquêtes plus limitées complétées par l’analyse de la littérature pour les autres services urbains . La première partie de ce chapitre vise à mettre en évidence les lignes de fracture au sein des collectifs institutionnels et entre les divers acteurs politiques et sociaux intervenant dans l’aménagement de la ville, qui interdisent d’identifier un régime urbain, au sens d’une coalition stable d’agents œuvrant pour le développement de l’agglomération (Stone, 1989). La deuxième examine les transformations urbaines depuis une vingtaine d’années à Beyrouth, en soulignant les effets combinés des politiques de métropolisation et de construction communautaire. Dans la troisième partie, la gestion des services urbains est analysée à partir des principes mis en avant pour leur réforme. Le premier d’entre eux est relatif à la dimension territoriale, et consiste en la définition de nouveaux périmètres d’opération proposés au nom d’une plus grande efficacité technique mais aussi, potentiellement, de formes de solidarité financière. La question est alors d’évaluer la convergence de ces nouveaux périmètres entre eux et leur articulation avec les territoires éclatés – politiquement et/ou socialement – qui composent l’agglomération beyrouthine. Le deuxième principe renvoie aux modalités de gestion de ces services, en particulier à la mise en place de partenariats public-privé et de règles de tarification qui expriment une tension entre les logiques imposées par l’insertion dans la mondialisation et la défense d’intérêts sociaux et de rentes issus des compromis entre élites construits dans cette période d’après guerre. Dans quelle mesure ces paramètres s’articulent-ils avec les logiques de décomposition politique et sociale évoquées ? Ou, au contraire, déterminent-ils des dispositifs permettant de les circonvenir ?
Type de document :
Chapitre d'ouvrage
Dominique Lorrain. Métropoles en Méditerranée. Gouverner par les rentes, Presses de Sciences Po, pp.61-108, 2017, 978-2-7246-2060-3
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Contributeur : Éric Verdeil <>
Soumis le : mardi 6 juin 2017 - 12:11:56
Dernière modification le : mardi 22 août 2017 - 09:45:59

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  • HAL Id : halshs-01533325, version 1

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Éric Verdeil. Beyrouth: reconstructions, fragmentation et crises infrastructurelles. Dominique Lorrain. Métropoles en Méditerranée. Gouverner par les rentes, Presses de Sciences Po, pp.61-108, 2017, 978-2-7246-2060-3. <halshs-01533325>

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