Introduction générale. Les énigmes de la démocratie sensible

Résumé : Comment étudier la place des émotions dans la politique ? La question paraît simple mais la diversité des réponses, dans leurs contradictions immédiates, annonce une équation piégeuse. En sciences sociales, nombreux sont ceux qui considèrent que les émotions ne relèvent pas de la catégorie ou du concept mais de l’objet. Il convient alors simplement d’en déconstruire avec rigueur (et vigueur) les représentations et les usages. Les politistes qui proposent cette lecture prennent le problème sous l’angle des émotions comme ressource de domination et de manipulation. D’autres analystes considèrent en revanche qu’il s’agit d’une dimension orientant les façons de penser et de vivre en société. Ils s’en saisissent pour discuter l’hypothèse d’un affective turn (parfois aussi désigné emotional turn) comme on a pu évoquer dans les années 1950 en philosophie un linguistic turn ou plus récemment en géographie un territorial turn. La piste des affects fait par exemple l’objet, depuis deux décennies, de découvertes importantes dans le champ des neurosciences et elle connait une embellie significative dans le champ des sciences cognitives. Une troisième voie enfin, qui n’est pas nécessairement médiane, concerne les scientifiques qui considèrent les émotions comme des variables à part entière à condition de les intégrer strictement dans des schémas de modélisation du social et dans des corpus de connaissance spécialisés (on pense notamment à l’influence du behaviorisme). En lançant l’initiative d’une rencontre académique transversale sur cette question fin 2014, nous avons volontairement fait le pari avec Emmanuel Négrier que la question nécessitait d’établir des passerelles entre ces différentes façons de poser les termes du débat. Plutôt que de se demander s’il y a de bonnes ou de mauvaises façons d’observer les passions politiques, nous avons surtout cherché à mettre en discussion les résultats des uns et des autres sur l’hypothèse que la science politique, en raison précisément de son « retard » sur cette question (nous y reviendrons plus loin), pouvait sans doute décaler le regard et dynamiser les controverses en cours. La présente introduction souhaite brièvement présenter le projet éditorial autour de cette ambition. L’argument est développé en trois temps qui sont autant de défis inhérents à la conduite d’une telle entreprise : disciplinaire, méthodologique et analytique. Le premier concerne un bref rappel sur les avancées déjà réalisées dans ce domaine. L’interaction des émotions avec la politique a bien sûr fait l’objet de nombreux travaux en sciences humaines. Le bilan permet de distinguer des empreintes intellectuelles majeures en histoire, en sociologie et en philosophie et l’on constate, c’est la première énigme que nous souhaitons mettre en débat, que ces trois traditions se sont développées en parallèle, ne se prêtant que de mauvaise grâce à l’exercice des interactions critiques. Le deuxième temps concerne un défi en apparence simplement technique et logistique. Toutes les recherches consacrées aux émotions politiques sont confrontées à des difficultés méthodologiques sur la séquence de recueil des données et sur les conditions de leur mise en comparaison. L’objet est multiforme, il semble souvent insaisissable, il place l’enquêteur devant des choix inconfortables. Nous souhaitons discuter les conditions d’une forme de transparence sur les outils de research design mobilisés. Le troisième temps concerne l’ambition théorique de cette entreprise intellectuelle réunissant une trentaine d’auteurs. Si l’aventure des regards croisés demande maturation et formalisation, elle permet d’entrevoir un même élan de postures critiques analysant les émotions sur les trois « e » de l’État, de l’espace et de l’éros. C’est un peu la face cachée de l’ouvrage, non pas qu’elle soit dissimulée ou mal assumée mais parce qu’elle se dessine, au fil des contributions, à partir de l’extrême diversité des façons de porter attention à la démocratie sensible. Pour terminer, nous présentons rapidement l’architecture de l’ouvrage : d’abord huit contributions sur la politique au prisme des émotions (1re partie), ensuite neuf contributions sur les émotions au risque de la politique (2e partie), enfin cinq contributions sur les enjeux du carrefour disciplinaire (3e partie). Et la conclusion générale signée par Emmanuel Négrier pointe les quatre dilemmes qui parcourent tous les textes et portent la promesse de nouveaux chantiers de recherche.
Type de document :
Chapitre d'ouvrage
Faure A., Négrier E. La politique à l'épreuve des émotions, Presses Universitaires de Rennes, pp.12-28, 2017, 978-2-7535-5251-7. <http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=4319>
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https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01483503
Contributeur : Alain Faure <>
Soumis le : vendredi 10 mars 2017 - 12:44:40
Dernière modification le : jeudi 16 mars 2017 - 01:05:05

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Alain Faure. Introduction générale. Les énigmes de la démocratie sensible. Faure A., Négrier E. La politique à l'épreuve des émotions, Presses Universitaires de Rennes, pp.12-28, 2017, 978-2-7535-5251-7. <http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=4319>. <halshs-01483503>

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