"Le Mariage de Figaro" de Beaumarchais à l’épreuve de la géolocalisation

Résumé : [Conférence donnée en avril 2010, dans le séminaire de Dramaturgie de Marie-Aude Hemmerlé, Université Paris 3] L’économie du théâtre de Beaumarchais offre un support tout à fait remarquable pour une étude géocritique. On trouve chez lui des circulations, des espaces annexes qui servent la péripétie, mais surtout la mise en place d’un modèle spatial qu’il ne cessera de retoucher et de perfectionner tout au long de ses différentes pièces. On connaît Beaumarchais pour sa fantaisie et ses intrigues à rebondissements, qui empruntent à la tradition des parades et à la comédie populaire. Mais on a sans doute moins observé que Beaumarchais développe toujours ses intrigues en installant des contextes géographiques détaillés. La construction de l’espace agit particulièrement sur le cadrage de l’action et le déroulement de la fiction. La géographie est expansive quand il faut amener une péripétie (un personnage revient de loin ou doit partir) ; l’espace peut se couvrir de zones invisibles quand il faut filouter (se cacher, passer dans l’appartement de monsieur ou de madame, aller quérir un objet, de l’argent, un billet) ; l’espace est même nivelé d’un point de vue architectural (on se met au balcon pour écouter une sérénade, on grimpe aux échelles pour accéder aux appartements, on saute par une fenêtre pour s’enfuir à travers le potager). Beaumarchais, dans toute son œuvre, ne cesse de recourir à l’extérieur, à d’autres espaces donc, qu’on ne voit pas nécessairement sur le plateau mais dont il est fait constamment mention et où il se passe beaucoup de choses. L’organisation de l’espace problématise le déroulement de l’action et la présence ou les absences momentanées de tel ou tel personnage sur le plateau. Chez Beaumarchais, tout se pense en termes d’allées et venues, d’entrées et de sorties. On ne s’installe pas dans un espace, on entre et on sort, on utilise toutes les ressources du décor pour se dissimuler ou s’échapper, on est occupé à la Cour ou dans une ambassade, on file à la poste ou chez le notaire, on pense à se retirer au couvent, on change de résidence et de pays, on voyage, bref on ne tient pas en place. L’invention de Beaumarchais est sans doute là : l’espace est utile à la stratégie et au pouvoir de décision des personnages, il influe sur les antécédents et le devenir de l’action. Le développement simultané de micro-situations qui ramifient l’espace, les nombreux changements de décors, les sauts chronologiques, l’abandon des sujets historiques, sonnent chez Beaumarchais comme un pied-de-nez aux conventions de l’art théâtral édictées par le XVIIe siècle. Sans doute pour ces raisons, a-t-on souvent taxé Beaumarchais d’un « certain sans-gêne » , qui n’enlève pourtant rien à l’efficacité de ses pièces : les écarts avec le modèle de la « pièce bien faite » ne sont pas tant des bravades qu’une recherche très libre sur la captation et la représentation du réel au théâtre. « Si le théâtre est le tableau fidèle de ce qui se passe dans le monde, l’intérêt qu’il excite en nous a donc un rapport nécessaire à notre manière d’envisager les objets réels » . Cette annonce paraît d’une incroyable modernité pour nous aujourd’hui. C’est peut-être dans ce sens qu’il faut relire Beaumarchais, en s’interrogeant sur la nature du monde qui fait irruption sur le plateau et sur la qualité de ses accroches avec le réel.
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Contributor : Céline Hersant <>
Submitted on : Thursday, December 1, 2016 - 5:29:01 PM
Last modification on : Friday, March 24, 2017 - 9:36:03 AM

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  • HAL Id : halshs-01407026, version 1

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Céline Hersant. "Le Mariage de Figaro" de Beaumarchais à l’épreuve de la géolocalisation. 2010. ⟨halshs-01407026⟩

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