Crébillon / Lagarce : "précisions" autour des Egarements du cœur et de l’esprit

Résumé : En marge de l’œuvre complète et des pièces les plus célèbres de Lagarce, sans doute parce qu’il est à considérer comme un « projet mineur », les Solitaires intempestifs ont publié récemment, presque à la manière d’un tiré à part, un objet assez curieux dans sa facture mais qui en dit relativement long sur l’intérêt que Lagarce portait au roman en général et à la littérature du XVIIIe en particulier : une adaptation théâtrale des Égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon fils , entamée en 1984, à la suite de De Saxe, roman . De Saxe, roman peut se lire comme un texte « à la manière de », fortement imprégné par le style et les fictions durassiennes. On tourne autour des événements sans dire exactement ce qui s’est passé ; malgré une relative abondance de détails lexicaux, le temps et l’espace restent indécis, la situation trouble, la parole allusive : l’histoire reste à faire, le récit à construire. Cette approche de l’écriture, cette tendance à l’implicite et aux structures elliptiques, apparaît nettement au moment où Lagarce projette d’adapter Crébillon. Cette généalogie a son importance et ses répercussions sur les conditions de fabrique du texte. Lagarce s’oriente en effet très vite vers la récupération et la transposition de modèles romanesques tout en travaillant à l’imbrication de l’épique (le récit) et du dramatique (le dialogue), à la mise en concurrence de deux systèmes énonciatifs, le romanesque et le théâtral (De Saxe, roman met bien en balance l’impossibilité de choisir entre ces deux modes – Duras en était elle-même un bon exemple : quand la forme est théâtrale, dialoguée, l’écriture conserve toujours quelque chose de la pâte romanesque). Le choix d’adapter Les Égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon peut donc se voir comme un symptôme intéressant de la romanisation presque systématique de l’écriture théâ-trale de Lagarce, d’autant que celui-ci manifeste un goût certain pour le XVIIIe. Lagarce, de-puis plusieurs années déjà, si l’on en croit l’inventaire dressé dans son Journal entre 1977 et 1984, a déjà beaucoup fréquenté la littérature des Lumières quand il décide de se lancer dans une version scénique de Crébillon. Il est familier de Rousseau, Voltaire, Goethe, Lenz, Mari-vaux (dont il envisage de monter La Double inconstance) et surtout de Sade (il s’inscrit même en doctorat, en 1980, avec pour sujet « L’esprit de système dans la philosophie de Sade »). Autrement dit, les romans d’apprentissage, les mémoires bio- et autobiographiques ainsi que la littérature libertine du XVIIIe, font partie de ses livres de chevet : Lagarce y revient souvent et son attachement à la rhétorique du discours amoureux, cousue de marivaudage, d’implicite et de détour, ou encore le goût pour la confession intime et le récit, vont se retrouver dans l’ensemble de son œuvre théâtrale.
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Contributor : Céline Hersant <>
Submitted on : Thursday, December 1, 2016 - 3:59:51 PM
Last modification on : Friday, March 24, 2017 - 9:36:03 AM

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Céline Hersant, Marie-Aude Hemmerlé. Crébillon / Lagarce : "précisions" autour des Egarements du cœur et de l’esprit . Jean-Luc Lagarce dans le mouvement dramatique, Université Sorbonne nouvelle - Paris 3; Institut d'Etudes Théâtrales; Groupe de recherche sur la Poétique du drame moderne et contemporain, Mar 2008, Paris, France. p. 175-189. ⟨halshs-01406862⟩

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