Formuler la privation et l’excès : euphémismes et tautologies (Noëlle Renaude / Valère Novarina)

Résumé : Le discours sur la faim, sur le manque, sur l’appétit ou la satiété, peut ainsi prendre la forme d’une pure logophagie. Du rituel collectif qui sacralise l’absorption de nourriture à la parole solitaire de celui qui crève de faim, certaines écritures organisent des rhétoriques et des points d’ancrage fictionnels autour de la formulation de la privation et de l’excès pour mettre en scène des corps en attente de satisfaction, qui ne peuvent, faute de mieux, que se nourrir symboliquement de la parole qu’ils émettent. Manger, parler, revient alors à mettre en marche les mêmes fonctions anatomiques, à opérer le même effort de manducation ; la représentation se limite alors à une mise en bouche du discours, à faire claquer la langue sous la matière verbale, à régurgiter du texte, encore et encore. Chez Novarina, dont l’œuvre fourmille de scènes de repas, la mobilisation des zones de Broca produit chez le locuteur la matière vive dont le corps peut se repaître. La réactivation liturgique du Verbe fondateur, la répétition du simulacre eucharistique produit un effet de communion et de satiété et confère à la parole son pouvoir de régénération métabolique, jusqu’à approcher parfois le cannibalisme (je dévore le monde par la parole, je me mange moi-même pour être au monde et me continuer). Dans un tout autre aspect, chez Noëlle Renaude, le jeu littéraire consiste dans "La Bonne distance", à travers la mise en scène d’un SDF, à construire non pas une fiction sur le misérabilisme social, mais plutôt à évaluer le poids des mots et leur portée sémiologique en extrapolant le pouvoir signifiant du signe dans son ancrage quotidien (la seule façon de dire la faim se résumant à la formule « je n’ai rien à bouffer »). Les univers théâtraux de Valère Novarina et de Noëlle Renaude sont si différents l’un de l’autre que le propos n’est pas ici de les faire entrer en concurrence, mais de montrer comment chacun travaille à condamner la faim, à y mettre un terme, par le remâchage de formules qui exhibent la structure du langage et mettent en demeure le pouvoir référentiel du signe linguistique et son appréciation symbolique ; de montrer comment la formulation de la faim, qu’elle soit euphémistique ou tautologique, vient modeler notre rapport au réel ; la façon dont la parole fait du langage une matière comestible, capable de nourrir le corps et d’assurer, par métonymie, par contamination, la continuité du texte.
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Contributor : Céline Hersant <>
Submitted on : Wednesday, November 30, 2016 - 7:05:49 PM
Last modification on : Friday, March 24, 2017 - 9:36:04 AM

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  • HAL Id : halshs-01406166, version 1

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Céline Hersant. Formuler la privation et l’excès : euphémismes et tautologies (Noëlle Renaude / Valère Novarina). Manger et être mangé : l’alimentation et ses récits, Editions Orizons, p. 441-453, 2016, Comparaisons 979-10-309-0062-0. ⟨http://editionsorizons.fr/⟩. ⟨halshs-01406166⟩

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