Compte rendu des ouvrages de Mary Carruthers. — Le livre de la mémoire. Une étude de la mémoire dans la culture médiévale [trad. française]. Paris, Macula, 2002 (Argo). et Mary Carruthers. — Machina memorialis. Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge [trad. française]. Paris, Gallimard, 2002 (Bibl. des historiens, 32).

Résumé : L'année 2002 a vu paraître deux ouvrages majeurs pour la médiévistique internationale et que l'on doit au même auteur, Mary Carruthers, professeur à l'université de New York. Parus en anglais, le premier, Le livre de la mémoire, en 1990, et le second, Machina memorialis, en 1998, ils apparaissent à bien des égards complémentaires l'un de l'autre, à huit ans d'intervalle. Ou bien encore, on peut affirmer que celui traitant de la Machina memorialis prolonge sur bien des points les enquêtes menées par M. Carruthers dans Le livre de la mémoire. Dans les deux ouvrages, l'A. aborde de façon particulièrement stimulante la façon dont la mémoire, mot pris ici dans une acception très large, a fonctionné dans la pensée chrétienne de l'Antiquité et du Moyen Age occidental. Sans rien négliger des acquis de l'historiographie du sujet et des travaux d'autres chercheurs venant d'horizons fort variés, M. Carruthers propose une lecture et une interprétation du phénomène de la mémoire qui dépassent largement le seul cadre de la sociologie historique marquée notamment par les recherches de l'école allemande de Munster sur la memoria. Ainsi, dans Le livre de la mémoire, M. Carruthers ancre solidement son propos historique dans des bases relevant de la neuropsychologie mais fondée sur une connaissance très sérieuse des auteurs de l'Antiquité et du Moyen Âge qui ont écrit sur la mémoire. Dans ses deux livres, M. Carruthers sonde au plus près la façon dont les philosophes et les théologiens appréhendent la mémoire et ce qu'elle dit de l'homme face à lui, à son image, à son passé, son présent et son avenir. Dans Le livre de la mémoire, l'A. démontre avec brio et de façon convaincante que la transmission du savoir au Moyen Âge, et ce depuis l'Antiquité, s'opère essentiellement par un phénomène d'accumulation de savoirs qui finissent par constituer un véritable réservoir de mémoire. De textes sacrés en textes profanes, d'auteurs de l'Antiquité, Aristote en tête, aux grandes figures de la théologie médiévale, plus particulièrement de la théologie scolastique, la mémoire du savoir et de la connaissance se construit pour former une pensée. Dans des pages absolument remarquables, M. Carruthers expose le fascinant processus de « généalogie de la pensée ». Étant donné la nature de la culture à laquelle s'intéresse l'A., le christianisme, c'est la « généalogie » de la pensée chrétienne qui s'offre à la découverte du lecteur de M. Carruthers. On ne sera pas surpris de trouver saint Augustin au cœur du propos de l'A., celui qui le premier a comparé la mémoire humaine aux différentes pièces d'un vaste palais. La métaphore augustinienne constituera d'ailleurs une référence majeure tout au long de l'Antiquité et du Moyen Âge pour tous ceux qui tenteront d'affiner, voire de préciser la pensée de saint Augustin. À ce stade de la démarche de M. Carruthers, il faut insister sur l'importance pour elle de la mnémotechnie ; selon elle, la pensée médiévale fonctionne tel un vaste système mnémotechnique au sein duquel les idées s'appellent et se répondent en permanence. Dans Le livre de la mémoire, l'A. postule dans un premier temps que le livre, en tant que support des idées et objet par excellence assurant la transmission du savoir, n'a pour ainsi dire pas de fin en soi mais qu'il est avant tout un relais, un support matériel. Dans un second temps, M. Carruthers affine son propos sur le livre en tant qu'objet. Dans des chapitres d'une grande densité intellectuelle et d'une réelle richesse documentaire, l'A. montre que le livre, à son tour, réactive l'appareil mnémotechnique principalement par la réflexion menée sur la mise en page des textes. Une mise en page souvent savante, surtout pour des textes philosophiques et théologiques, où la glose, le commentaire, entraîne la pensée, la mémoire, vers des domaines nouveaux. Au final, M. Carruthers conclut à l'importance du visuel dans le processus de mémorisation amenant à considérer l'écrit et les images de certains manuscrits médiévaux comme des « peintures mentales ».
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Cahiers de Civilisation Médiévale, C.E.S.C.M, 2004, 47 (186), pp.180-181
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Soumis le : lundi 11 juillet 2016 - 11:07:06
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Eric Palazzo. Compte rendu des ouvrages de Mary Carruthers. — Le livre de la mémoire. Une étude de la mémoire dans la culture médiévale [trad. française]. Paris, Macula, 2002 (Argo). et Mary Carruthers. — Machina memorialis. Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge [trad. française]. Paris, Gallimard, 2002 (Bibl. des historiens, 32). . Cahiers de Civilisation Médiévale, C.E.S.C.M, 2004, 47 (186), pp.180-181. <halshs-01343990>

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