Imaginer Tahiti: des imaginaires de l'Ailleurs aux imaginaires de l'Ici

Résumé : Peu d’îles ont un pouvoir onirique et évocateur aussi fort que Tahiti. La naissance du mythe tahitien est ancienne et remonte aux récits de voyage des circumnavigateurs. Celui de Bougainville, publié en 1771, dépeint cette île comme « la nouvelle Cythère », un paradis où les hommes semblent vivre dans le bonheur et dans l’amour, en parfaite harmonie avec la nature. Ces représentations sont renforcées par les récits de Wallis et Cook, publiés en 1773. Toutefois, la construction de ces images extrêmement stéréotypées voire fondées sur de véritables malentendus (Tcherkézoff, 2004 et 2005) est à replacer dans un contexte occidental colonial où les figures de l’Autre et de l’Ailleurs sont systématiquement exotisées (Affergan, 1987 ; Todorov, 1989 ; Fléchet, 2008, etc.), dans une ambivalence mêlant fascination et infériorisation de l’indigène insulaire. « Tout comme l’Orient était alors le fantasme d’une construction impérialiste de l’altérité (l’orientalisme dont parle Saïd), le Tahiti imaginé par Gauguin et ses contemporains n’est qu’une projection européenne qui mêle représentions coloniales et mythes occidentaux des origines : le produit d’un véritable tahitisme » (Staszak, 2003, p. 103). Pour autant, cet imaginaire de l’exotisme tahitien a la vie dure et continue d’être essentialisé et mobilisé aujourd’hui par la communication touristique qui utilise ce ressort pour vendre la destination polynésienne (Gay, 1990), - d’ailleurs nommée « Tahiti et ses îles » dans les Travel Planner annuels et par les acteurs institutionnels locaux du tourisme et non Polynésie française, toponyme aux consonances trop coloniales (Bachimon, 1996 ; Gay, 2008 ; Blondy, 2010)- et, au-delà, les destinations insulaires dont Tahiti est devenue l’emblème. Cette image de Tahiti et ses îles se heurte pourtant aujourd’hui à d’autres imaginaires, notamment portés par le mouvement du renouveau culturel Polynésien (Saura, 2008): à commencer par les imaginaires des Tahitiens eux-mêmes (Bachimon, 1990, 1995), construits sur des référents et un rapport au monde, aux autres, à la terre et à la mer parfois différents, souvent hybridés (Brami Celentano, 2002 ; Doumenge, 2010). Bien plus, l’imaginaire des Tahitiens n’est pas l’imaginaire des Polynésiens. L’échelle archipélagique est ici déterminante pour saisir la complexité de la production culturelle des îles. Au fond, et c’est une évidence, imaginer Tahiti dépend de la focale et du regard. Selon que l’on est Tahitien ou habitant des îles périphériques (Paumotu, Rurutu ou Marquisien par exemple), « voisin » du Pacifique (Tongien, Fidjien ou Samoan), Polynésien ou « demi », néo-arrivant ou popa’a, etc., les perceptions varient et les images produites sur Tahiti diffèrent de manière très sensible. A cet égard, l’analyse du rapport homme-nature est particulièrement éclairante à la fois sur la discordance des représentations établies, mais aussi paradoxalement sur la manière dont celles-ci s’articulent entre elles. La production des imaginaires occidentaux sur l’Ailleurs enchanteur (la figure du lagon et celle de la vahine cristallisant la mise en désir de la destination touristique) ou sur l’Ailleurs vulnérable (« les îles vont disparaître »), se heurte en effet à la revendication d’une harmonie ancestrale des populations autochtones avec la nature fondée sur l'adaptation et/ou la résilience, la préservation et l’appartenance. Au-delà de cette apparente dualité, ces imaginaires s’infusent mutuellement, voire inspirent les stratégies (géo)politiques et territoriales des acteurs locaux (institutionnels, associatifs, professionnels, religieux, etc.), mais aussi métropolitains et internationaux (Gay, 2014). Ainsi, l’ambition de cette proposition de conférence est double : -mettre en perspective la production occidentale de l’exotisme tahitien à l’aune de la complexité multiscalaire des imaginaires locaux, -mais aussi montrer comment ces imaginaires se « percutent », s’infusent, s’hybrident, révélant par là-même à la fois des jeux de pouvoir et de profondes inégalités sociales et culturelles. A partir d’une enquête de terrain fondée sur des entretiens qualitatifs, cette réflexion s’inscrit dans une approche post-coloniale et de géographie critique, plaçant au cœur de la réflexion le souci constant du décentrement du regard
Document type :
Conference papers
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https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01230694
Contributor : Emilie Chevalier <>
Submitted on : Wednesday, November 18, 2015 - 7:37:43 PM
Last modification on : Monday, April 15, 2019 - 7:34:30 PM

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  • HAL Id : halshs-01230694, version 1

Citation

Nathalie Bernardie-Tahir, Caroline Blondy, Emilie Chevalier. Imaginer Tahiti: des imaginaires de l'Ailleurs aux imaginaires de l'Ici. Festival International de Géographie, Oct 2015, Saint-Dié-des-Vosges, France. ⟨halshs-01230694⟩

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