Rapport scientifique du programme ANR Afrodesc : Afrodescendants et esclavages : domination, identification et héritages dans les Amériques (15ème-21ème siècles)

Résumé : La traite et l’esclavage ont été, dès leur origine, des phénomènes globalisés. L’enjeu du projet AFRODESC était de rendre compte de cette dimension globale des dynamiques sociales étudiées (désormais qualifiées par les termes de « diaspora », « Black Atlantic », « communauté transnationale »), tout en menant des recherches sur des terrains localisés. Le travail multidisciplinaire depuis et sur les sociétés coloniales et post-coloniales, du nord et du sud, visait à dépasser deux positionnements récurrents dans les études sur l’esclavage : celui de la mise en accusation des sociétés occidentales reposant sur une confusion généralisante entre colonialisme, esclavage et racisme ; celui de la victimisation, qui tend à naturaliser la différence culturelle et liée à l’origine en l’instituant comme « race », immuable et définitive. Le programme AFRODESC s’organise autour d’une démarche de recherche qui évite les généralisations des macro-interprétations, refuse tout cadre idéologique a priori, se nourrit de travaux empiriques approfondis (terrain, archive) et s’appuie sur une collaboration de longue durée entre chercheurs du nord et du sud, cherchant ainsi à dépasser les faux clivages entre les centres et les périphéries . Cette posture scientifique et politique nous amène à nous distancier de l’éloge post-moderne de la fluidité et de l’hybridité qui peut faire le jeu d’un néolibéralisme effréné, mais aussi d’une certaine fascination pour le retour des « essentialismes » que notre approche vise au contraire à déconstruire. Attentifs aux relations de pouvoirs, aux contradictions des dynamiques sociales, aux nouvelles expressions identitaires, le programme AFRODESC a contribué au débat citoyen, particulièrement vif sur ces questions, depuis notre perspective de chercheurs. Trois questions, nous semble-t-il, cristallisent les débats et les polémiques contemporains. Tout d’abord, quels sont les marqueurs de différenciation qui furent mobilisés, imposés ou appropriés au cours du temps pour produire ou reproduire des « spécificités » noires ou afrodescendantes? En début de programmes, nous avions particulièrement mis l’accent sur le rôle de l’esclavage et de son abolition dans la structuration des sociétés, et leur filiation avec les mobilisations politiques et culturelles contemporaines. Aujourd’hui, l’accent se porte plutôt sur les rapports de pouvoir et les processus accélérés d’ethnicisation et de racialisation en cours dans l’ensemble des cas étudiés, sous des formes diverses. A côté de la diaspora noire originelle, issue de la traite et de l’esclavage de la modernité européenne, nous avons mis l’accent sur des diasporas, multiples, plus limitées, nées des rivalités coloniales et du capitalisme américain du 19ème siècle, pour lesquelles l’esclavage devient une référence parmi d’autres. Dans quelle mesure, ensuite, cette distinction est-elle constitutive, ou pas, des Etats nations ? Est-elle considérée comme endogène ou étrangère (au sens de « corps étranger ») aux sociétés, et par qui ? Depuis deux ou trois décennies les organisations afrodescendantes se sont mobilisées contre leur invisibilisation historique dans les récits nationaux. En Amérique latine, ces revendications ont souvent abouti à la critique et au rejet de l’idéologie du métissage, qui avait été proposée comme fondement des identités nationales et qui est aujourd’hui interprétée par certains comme agent d’homogénéisation culturelle forcée aux 19ème et 20ème siècles. En France, plus récemment, elles ont contribué aux débats sur le modèle républicain de citoyenneté indifférenciée. Dans les deux cas, le débat sur le métissage est largement idéologisé. Plus que l’objet « métissage », historiquement indéniable des deux côtés de l’Atlantique, c’est son interprétation qui devient enjeu politique. L’analyse de ces débats - ou leur relative rareté, en France par exemple - met en évidence les relations de pouvoir, de minorisation et de dépendance qui fondent l’intégration de l’autre au « nous » national. Quelles sont, enfin, les politiques mises en place, au niveau national mais aussi, de plus en plus, inter et transnational, pour administrer cette altérité reconstruite, qu’elle soit imposée, reconnue, revendiquée ou assumée? Si, depuis les années 1980, les Amériques (Canada, Amérique latine) ont été une sorte de laboratoire globalisé du multiculturalisme, certains pays en Amérique centrale, dans la Caraïbe et en Europe n’ont pas suivi ces tendances et sont considérées parfois comme étant « en retard », selon un modèle d’évolution linéaire et généralisé vers l’émancipation multiculturelle. Nous contestons cette logique et proposons d’autres grilles de lecture, plus contextualisées et finalement plus à même de comprendre la complexité du présent et d’imaginer le futur hors des injonctions identitaires de tous bords : en réinterrogeant la relation indigénisme/ métissage/ multiculturalisme au Mexique; en valorisant les contextes locaux comme vecteurs d’appartenance et de mobilisation, y compris dans des espaces de migrations et circulations transnationales, dans la Caraïbe ; en mettant en avant une multiculturalité sociale sans multiculturalisme politique, au Belize ; ou encore en soulignant l’instrumentalisation politique de ces enjeux et la permanence des assignations racistes, en France et en Colombie.
Type de document :
Rapport
[Rapport de recherche] IRD; URMIS; CEMCA - CENTRE D'ETUDES MEXICAINES ET CENTRAMERICAINES; INAH; Universidad de Cartagena; CIRESC. 2012
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Contributeur : Christian Rinaudo <>
Soumis le : mercredi 21 janvier 2015 - 09:57:42
Dernière modification le : vendredi 8 février 2019 - 15:06:02
Document(s) archivé(s) le : mercredi 22 avril 2015 - 10:23:46

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Cédric Audebert, Myriam Cottias, Elisabeth Cunin, Odile Hoffmann, Nahayeilli Juárez Huet, et al.. Rapport scientifique du programme ANR Afrodesc : Afrodescendants et esclavages : domination, identification et héritages dans les Amériques (15ème-21ème siècles). [Rapport de recherche] IRD; URMIS; CEMCA - CENTRE D'ETUDES MEXICAINES ET CENTRAMERICAINES; INAH; Universidad de Cartagena; CIRESC. 2012. 〈halshs-01104672〉

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