Construction d'un marché international de l'enseignement supérieur privé au Maghreb

Résumé : Depuis le début des années 2000, on assiste en Tunisie et au Maroc au développement du secteur privé d'enseignement supérieur qui vise à compléter un secteur public en surcharge et partiellement inadapté. L'augmentation constante des effectifs des étudiants dans les universités maghrébines depuis trente ans et la forte sélection par le classement à la sortie du baccalauréat créent une insatisfaction que seuls les meilleurs ou les plus riches peuvent combler en partant à l'étranger1. À partir des années 1980, les établissements supérieurs privés au Maghreb se multiplient, tolérés en Tunisie sur le créneau des écoles supérieures "de la seconde chance" après avoir été marginalisés dans la formation professionnelle et technique dans les années 1970, encouragés au Maroc où leur expansion fut rapide. Ils se diversifient aujourd'hui en direction des bacheliers, dans un cadre légal de plus en plus affirmé, sous le statut juridique de sociétés anonymes. Le Maroc (loi 01-00) et la Tunisie (loi 2000-73) réforment leurs lois respectives portant sur l'organisation de l'Enseignement supérieur, en accordant aux établissements supérieurs privés une reconnaissance de leurs diplômes par leurs ministères de l'Enseignement supérieur sous condition d'un cahier des charges précis. En Algérie, un arrêté du 24 août 2008 élargit la loi d'orientation sur l'enseignement supérieur de 1999 à la création d'établissements privés de formation supérieure2. Depuis 1991, seuls les établissements privés de la formation professionnelle étaient autorisés. Cette étude propose des éléments de réflexion sur l'évolution d'un secteur universitaire privé au Maghreb, en cours de consolidation et de légitimation, destiné à modifier en profondeur le service d'enseignement supérieur. Comment définir ces nouvelles formations internationales privées créées sur le sol national qui depuis une dizaine d'années se développent au Maghreb ? Quels rôles jouent-elles et à quelle échelle ? Sont-elles un substitut aux études à l'étranger ou un choix par défaut ? Ne font-elles que récupérer les laissés-pour-compte ? Et enfin, quelles nouvelles mobilités d'étudiants Sud-Sud ce contexte de réformes universitaires entraîne-t-il ? Quoiqu'en pleine expansion, cette évolution reste quantitativement marginale3. Les pays du Maghreb 11 Les étudiants sont orientés en fonction de leur moyenne au baccalauréat et suivant un barème d'admissibilité selon les filières. Sauf à avoir recours au privé, les étudiants sont contraints d'accepter la filière proposée par le service d'orientation s'ils veulent bénéficier de bourses d'études. 2 2 Cependant, en Algérie comme au Maroc, la reconnaissance nationale des diplômes des établissements supérieurs privés tarde à s'appliquer du fait d'un retard pris dans l'application de cet arrêté en Algérie et dans la définition d'un cahier des charges au Maroc. À l'occasion de la création de nouvelles grandes universités privées, le flou dans le statut juridique de ces établissements a suscité une polémique au Maroc. 3 Il faut remarquer que, malgré son rapide développement au Maghreb, ainsi qu'au Machrek (Égypte, Syrie, Liban) depuis les années 2000, le poids du secteur de l'enseignement supérieur privé n'est pas comparable à celui qu'il a dans d'autres régions du Sud, telles que l'Amérique Latine où il rassemble près de 40 % des étudiants (Didou Aupetit, 2004 : 99). continuent de se caractériser par un engagement fort en faveur du secteur public : on ne compte que près de 8 % d'étudiants inscrits dans l'enseignement supérieur privé au Maroc et 3 % en Tunisie en 2010 (sources des ministères de l'Enseignement Supérieur). Ces pays, en particulier l'Algérie et la Tunisie, jusqu'alors réticents voire opposés à l'existence de tels établissements supérieurs privés, selon une vision développementaliste et égalitariste favorable à un enseignement public méritocratique ouvert à tous, autorisent juridiquement désormais la constitution de ce secteur privé, appuyés en cela par des bailleurs de fonds internationaux qui encouragent une libéralisation des offres de formation (Banque mondiale, Fonds Monétaire International, Agence Française de Développement). Ce qui peut laisser penser que s'amorcerait là un processus de bouleversement des mentalités. Ce processus est en marche depuis plus longtemps au Maroc qui adopte une position nuancée sur la question : le secteur privé de l'enseignement supérieur y est perçu dès les années 1980 comme complémentaire au secteur public - bien que non équivalent (il faudra attendre la loi 01-00 pour que l'enseignement supérieur privé soit juridiquement reconnu par l'État) - à un moment où le secteur public se donne la lourde tâche d'appliquer des plans d'ajustement structurel dans le domaine de l'éducation et de réformer l'enseignement primaire et secondaire (1985) et le Baccalauréat (1987). L'article s'appuie sur l'analyse de la situation tunisienne à partir d'enquêtes de terrain conduites entre 2005 et 20104, prolongée par des études comparatives sur la situation marocaine et algérienne tirées de recherches collectives (Mazzella, 2007, 2009)5. Après avoir situé l'émergence du secteur privé dans un contexte de réformes nationales et internationales de l'enseignement supérieur entraînant une forme d'internationalisation sur place, on cherchera à préciser l'analyse de ce secteur très composite, notamment à partir de la description d'une figure sociale essentielle dans la construction d'un marché de l'enseignement supérieur privé, celle des nouveaux entrepreneurs du savoir que sont les présidents fondateurs des établissements privés.
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Contributor : Sylvie Mazzella <>
Submitted on : Friday, September 19, 2014 - 2:46:52 PM
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Sylvie Mazzella. Construction d'un marché international de l'enseignement supérieur privé au Maghreb. Les mondes universitaires face au marché : circulation des savoirs et pratiques des acteurs, Karthala, pp.105-116, 2011. ⟨halshs-01066270⟩

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