Les réseaux sociaux en ligne : une révolution ?

Pierre Mercklé 1
1 DPCS
CMW - Centre Max Weber
Résumé : Il faut commencer l'analyse des transformations des relations entre sociabilité et lien social par un paradoxe : d'un côté, dans les années 1970 et 1980, autrement dit plus de vingt ans avant l'explosion des dispositifs numériques de sociabilité qui caractérise plutôt la dernière décennie écoulée, on parlait déjà énormément de réseaux sociaux et de capital social, concepts qui tendent largement dans les sciences sociales à supplanter les analyses en termes de hiérarchies et de classes sociales. Mais d'un autre côté, c'est pourtant à une montée des discours catastrophistes sur le déclin de la sociabilité et le délitement du lien social qu'on assiste parallèlement pendant toute la fin du siècle précédent. Derrière cette thèse du " déclin " de la sociabilité qui fait florès dans les années 1990, il n'y a pas bien sûr qu'un constat quantitatif : on peut y lire aussi, sous-entendu, le sens plus " moral " d'un affaiblissement ou d'une décadence, qui se résoudrait fatalement dans un affaiblissement de la cohésion et de l'intégration sociales, dont la sociabilité aurait été auparavant le principal support. Le déclin de la sociabilité viendrait affaiblir le dernier refuge de l'intégration, après les remises en cause du rôle intégrateur joué par la religion, la famille, le travail ou encore l'État-providence... Le lien entre affaiblissement de la sociabilité et délitement du lien social n'a pourtant rien de mécanique, et il est possible de le discuter en particulier à partir de la théorie de la fameuse théorie de la " force des liens faibles " élaborée par Mark Granovetter [1973] : plus les réseaux de sociabilité sont denses, plus ils sont étroits et ressemblent à des " cliques " fermées sur elles-mêmes, imperméables aux relations extérieures. La " force " des liens est un obstacle dans de nombreux domaines : Granovetter l'a montré dans le domaine de la recherche d'emploi, mais aussi dans le domaine politique, où ils constituent des obstacles à la réussite des mobilisations et de l'action collective. Par conséquent, un " déclin de la sociabilité ", s'il se traduit par une diminution de la densité et de la connexité, c'est-à-dire de la clôture des réseaux de sociabilité, peut avoir pour conséquence le développement de relations de sociabilité plus différenciées, privilégiant les liens faibles plutôt que les liens forts, et donc plus favorables à l'intégration qu'au repli communautariste. Quoi qu'il en soit : ces analyses nuancées ne sont guère entendues, et à la veille de l'explosion des nouvelles technologies de communication, au début des années 2000, l'idée d'un déclin de la sociabilité et du capital social reste très largement répandue. Mais dix ans plus tard, la donne semble avoir radicalement changé : le service de réseau social en ligne Facebook revendique aujourd'hui 800 millions de membres, chacun ayant dans le réseau un moyenne de 130 " amis " ; la presque totalité des Français de 12 ans et plus possède un téléphone portable ; Et on ne parle plus de " déclin de la sociabilité ", mais au contraire de l'avènement d'une " nouvelle sociabilité " [Casilli, 2010]", profondément transformée et renouvelée par l'utilisation massive de toutes sortes de nouveaux " dispositifs électroniques de sociabilité à distance ". La diffusion spectaculaire des nouvelles technologies de communication, dont l'explosion des sites de réseaux sociaux n'est que le dernier avatar en date, a en réalité suscité depuis une vingtaine d'années un affrontement entre deux visions opposées : d'un côté, une vision " technophile " enchantée, faisant d'Internet le moteur de l'avènement d'une société globale plus ouverte, démocratique, fraternelle, égalitaire ; et de l'autre au contraire, une vision " technophobe ", faisant cette fois d'Internet un ferment de nivellement des valeurs et de destruction du lien social. Une analyse proprement sociologique devrait évidemment s'efforcer de se tenir à égale distance de ses deux visions fortement empreintes de jugements de valeur, qui malgré leur antagonisme apparent ont pour points communs d'une part de n'être ni l'une ni l'autre solidement étayée empiriquement, et d'autre part de dramatiser les effets sociaux des nouvelles technologies. Et de fait, il est possible de dresser un tableau moins manichéen, plus complexe, des conséquences du développement des nouvelles technologies relationnelles sur les structures sociales, et de mieux faire la part des changements réellement imputables à l'avènement d'Internet. Tout d'abord, toutes les études empiriques montrent dès le début de la décennie 2000 que le recours aux nouveaux outils de communication par Internet (messagerie électronique, messagerie instantanée...) augmente le nombre de correspondants et la fréquence des contacts, aussi bien par téléphone qu'en face-à-face. L'arrivée des réseaux sociaux ne bouleverse pas le paysage, et l'idée que par exemple les jeunes utilisateurs de Facebook vivraient dans un isolement relationnel plus prononcé que les autres est un mythe. Admettons qu'Internet soit un facteur de multiplication des contacts... Qu'en est-il de la " force " des liens ainsi créés ou entretenus ? Difficile de proposer une réponse univoque, mais il semblerait que les réseaux sociaux en ligne ont tout de même plutôt pour conséquence de transformer la notion de groupe : d'ensemble relativement homogènes et unifiés, les groupes prennent de plus en plus la forme de réseaux sociaux plus hétérogènes, spécialisés, dont les membres sont désormais plus faiblement reliés les uns aux autres qu'auparavant. Il n'est donc pas absurde de faire l'hypothèse que la multiplication des liens faibles et donc des " ponts " entre milieux et groupes sociaux, due à la diffusion des nouvelles technologies de communication en général et à l'explosion des réseaux sociaux en ligne en particulier, peut être au principe d'un affaiblissement des hiérarchies sociales : dans l'univers de la sociabilité à distance, les structures relationnelles seraient moins marquées par le poids des déterminants sociaux (de sexe, de classe, d'âge, d'appartenance ethnique...), c'est du moins ce que laisse entendre une partie des travaux de la dernière décennie sur les relations entre capital social et stratification sociale. Cela étant dit, il y a un risque engendré par Internet, que l'engouement actuel tend aujourd'hui à faire oublier, et qui correspond à ce qu'on a appelé la " fracture numérique ". La fracture numérique sépare d'abord évidemment les pays du Nord et ceux du Sud. En France, la fracture numérique est d'abord une fracture générationnelle. Mais l'âge n'est pas le seul discriminant, et le fait d'être un homme, de disposer d'un revenu et d'un niveau de diplômes élevés, d'exercer une profession favorisant la maîtrise des outils informatiques, et d'appartenir à une famille avec enfants ou adolescents, favorise l'équipement, et ensuite la maîtrise, la fréquence et la diversité de ses usages. La fracture numérique est donc bien aussi une fracture sociale, qui n'est en outre pas seulement le produit des inégalités d'accès aux équipements et aux technologies. Celles-ci sont en effet redoublées par l'inégale distribution de la " Digital Literacy ", autrement dit des compétences techniques et de la maîtrise des usages communicationnels légitimes (dont fait partie la fameuse " netiquette ") portés par ces technologies. On peut donc faire l'hypothèse que la communication électronique en groupe peut de ce fait créer autant le lien social que l'exclusion, dans le même mouvement. Ainsi, malgré un accès au réseau de plus en plus répandu, l'illégitimité persistante de certaines formes d'expression sur Internet continue de tenir les classes populaires à l'écart des normes d'autonomie, d'accomplissement de soi et de reconnaissance imposées dans ces nouveaux espaces publics par les classes dominantes. Au total, il n'est donc pas du tout certain que l'explosion des réseaux sociaux en ligne depuis une dizaine d'années ait provoqué une véritable révolution dans les relations entre sociabilité et lien social. Evidemment, leur émergence oblige à une réflexion renouvelée sur ce qu'est une relation, sur ce qu'est la sociabilité, sur ce qu'est le lien social, une réflexion dans laquelle les relations à distance verraient leur importance et leurs effets réévalués. Pour autant, l'engouement des usagers - et des chercheurs aussi, d'une certaine façon - pour les réseaux sociaux en ligne ne doit pas masquer l'ancienneté de pratiques et de formes de sociabilité dont il serait très naïf de croire qu'elles ont été engendrées par Internet. Et au fond, la prudence invite ici à conclure qu'Internet, qui en cela est bien une " technologie ", ne détermine pas fondamentalement les comportements sociaux, mais que c'est plutôt l'inverse. Certes, la diffusion des nouvelles technologies de communication semble s'accompagner d'un certain nombre de transformations (affaiblissement des liens, transformation de la notion de groupe, horizontalisation et informalisation des relations...), mais en réalité, ces transformations ont précédé Internet, dès les années 60, et l'ont peut-être même suscité, plutôt qu'elles n'en sont les conséquences.
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Conference papers
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Contributor : Pierre Mercklé <>
Submitted on : Thursday, March 20, 2014 - 1:30:20 PM
Last modification on : Tuesday, January 8, 2019 - 12:16:02 PM

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Pierre Mercklé. Les réseaux sociaux en ligne : une révolution ?. Lien social et réseaux sociaux : Déclin ou renforcement de la solidarité et de la citoyenneté ?, May 2014, Paris, Fondation pour le lien social et Institut de France, France. ⟨halshs-00961648⟩

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