Les noms de peuple ont une histoire

Résumé : La Descrittione dell' Affrica de Léon l'Africain, publiée à Venise en 1650, est le premier ouvrage publié en Europe où l'on ait parlé d'Agadez. Le chapitre Dè Agadez & suo Regno est précis, vivant, et assez en accord avec ce qu'on sait par ailleurs de la ville et de la dynastie sultanale qui en a fait son siège à partir du début du XVIe siècle. Pourtant, les trois éditeurs de la traduction d'Épaulard (Description de l'Afrique, 1956) se sont évertués à établir que les informations de l'auteur étaient de seconde main. Leurs doutes ne portent d'ailleurs pas seulement sur le royaume d'Agadez, mais s'étendent également aux régions qu'il appelle la Libye (Libia) et à une partie de celle qu'il appelle la Terre des Noirs (terra di Nigri). Or pour les éditeurs d'Épaulard – et particulièrement pour Henri Lhote, le plus virulent d'entre eux –, Léon semble ne connaître de la Libye que sa région la plus occidentale, et, de la Terre des Noirs, que ses cinq royaumes les plus occidentaux. Je crois utile de reparcourir l'argumentation d'Henri Lhotte, si avocassière qu'elle soit le plus souvent, car elle fait apparaître combien ce que nous croyons savoir risque de nous empêcher d'accéder à ce que Léon savait. Dans le procès méthodique qu'il instruit à longueur de pages, tous ses désaccords avec le Grenadin sont autant de signes que celui-ci se trompe, ou qu'il affabule. Peut-être Léon a-t-il menti, peut-être s'est-il trompé ; qui peut le savoir ? Mais ces désaccords ont sans doute une tout autre cause. Les voyageurs, les historiens, les ethnologues, ne voient que ce que le savoir dont ils disposent leur permet de reconnaître et de nommer. Comme le disait Gérard Lenclud dans un article consacré aux voyageurs du XVIe et du XVIIe siècle (Lenclud, Gérard, 1995. Quand voir, c'est reconnaître. Les récits de voyage et le regard anthropologique, Enquête 1 : 113-129) : « Voir un arbre, c'est le voir comme arbre, donc le “reconnaître” au moyen d'une inférence [...] moins pour ce qu'il est ou n'est pas “en réalité” que pour ce qu'il est qualifié d'être en fonction d'un savoir préexistant nécessairement à l'acte de perception. L'identité nominale prévaut le plus souvent sur l'identité visuelle ou, plus exactement, la conditionne. » L'arbre n'étant là, bien sûr, que pour la commodité de l'exposé, car l'article parle d'abord des « Sauvages » que ces voyageurs rencontraient en Amérique, et qu'ils n'ont « vus » que pour autant qu'ils pouvaient les situer par rapport à ce qu'ils avaient lu chez Homère ou chez Hérodote. Transposons : Léon a vu au Sahara les peuples que le savoir de son temps le mettait en mesure de nommer. Les noms de peuples dont nous disposons aujourd'hui sont différents ; nous parlons de « Touaregs », de « Maures », de « Toubous », appliquant ces noms à des hommes qui pour la plupart ne les connaissent même pas. Que voyons-nous d'eux, quand nous les nommons ainsi ? Sûrement pas ce que voyait Léon, qui lui non plus ne connaissait pas ces noms. De cette inévitable discordance, n'y aurait-il pas cependant quelque leçon à tirer ?
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Chapitre d'ouvrage
François Pouillon. Léon l'Africain, Karthala, pp.105-117, 2009, Terres et gens d'Islam
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Contributeur : Dominique Casajus <>
Soumis le : vendredi 6 novembre 2009 - 10:54:31
Dernière modification le : lundi 10 septembre 2018 - 13:54:06
Document(s) archivé(s) le : jeudi 17 juin 2010 - 19:34:42

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Dominique Casajus. Les noms de peuple ont une histoire. François Pouillon. Léon l'Africain, Karthala, pp.105-117, 2009, Terres et gens d'Islam. 〈halshs-00430212〉

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