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Communication dans un congrès

Les biais, terrain de savoirs ? Expériences africaines

Résumé : Dans les études géographiques sur l'Afrique, le terrain occupe une place centrale. Le manque de sources bibliographiques sur certains pays et le problème de fiabilité des données statistiques ont contribué à façonner une approche méthodologique particulière, essentiellement qualitative, centrée sur les entretiens et les analyses de discours, ainsi que sur des formes d'observation participante. La singularité de l'approche méthodologique tient autant à la place du qualitatif qu'à celle des « séjours » de terrain, souvent prolongés, dans des lieux autres, synonyme d'altérité. Pour le géographe, le terrain comporte généralement une dimension affective et émotionnelle, rapport exprimant parfois un véritable sentiment d'appropriation territorial : « son terrain ». « Aller sur le terrain » ou « faire du terrain », représente à la fois l'étape initiatique et indispensable pour répondre à ses problématiques de recherche. Quoi qu'il en soit, « aller sur le terrain » signifie-t-il accéder directement au réel, c'est-à-dire observer une réalité qui s'offre « intacte » au chercheur ? Ou bien le terrain n'est-il qu'un mode d'accès dont il convient de définir les modalités ?

En partant de notre expérience sur un terrain commun, ou plutôt un cadre spatial commun, Maputo au Mozambique, sur des thématiques « sensibles », nous cherchons à interroger les principaux biais qui affectent la pratique scientifique du terrain. La confrontation du « je », jeune géographe blanc(he) et occidental(e) à son terrain, à une société autre (forte altérité) ne produit-elle pas toute une série de biais qui entrent en compte dans la production des travaux de recherche ?

Pour répondre à ce questionnement, il convient de distinguer les biais structurels de ceux qui sont de nature conjoncturelle afin de s'interroger sur les distorsions engendrées et le rôle de ces dernières dans la mise en place des conditions de production des données et plus particulièrement des discours. Ainsi, être blanc dans une société noire ne constitue-t-il pas le principal biais d'accès au réel dans les sociétés africaines où le blanc détient une place particulière ? Celui qui fut le colon et appartient aujourd'hui à une minorité aisée ; le blanc tour à tour, touriste, missionnaire, expert, membre d'ONG est porteur de représentations complexes qui biaisent discours et interactions ; sans oublier le poids des différences culturelles qui constituent sans nul doute de puissants vecteurs de modification du rapport à l'autre lors du travail d'investigation. Il faut ajouter par ailleurs la question du genre, du sexe, et de l'âge du chercheur qui conditionnent aussi le travail de terrain en termes d'atouts ou d'inconvénients. Il faudrait également évoquer d'autres filtres d'accès au réel comme la présence d'un interprète ou d'un guide, ainsi de celle d'autres tiers (voisins, etc.) qui participent implicitement à la construction du discours. Enfin, la personnalité et l'engagement personnel du chercheur doivent être étudiés. En effet, la question des choix méthodologiques renvoie à la gestion des biais, mais aussi au positionnement du « je » géographe à l'autre : quelle distance pour quelle éthique ? Il faut s'interroger sur l'historicité de la recherche par rapport à un parcours personnel, celui qui se cache derrière la figure du géographe.

Dans la géographie française, il existe un important corpus de travaux de recherche sur l'Afrique. Toutefois, les réflexions méthodologiques, préalables indispensables à toute production scientifique, n'abordent ni la question de la couleur ni celle du sexe. Elles demeurent des « impensées géographiques ». Pourquoi constate-t-on un tel désintérêt ? Les biais sont-ils irréductibles et constituent en ce sens un « déterminisme méthodologique », rendant le chercheur impuissant ? Sont-ils tout simplement ignorés ? Soulèvent-ils un certain nombre de questions politiquement incorrectes ? Les hypothèses seront posées et discutées.

Evoquer la multiplicité de ces biais et les reconnaître peut apparaître comme une forme de remise en cause de la scientificité de la géographie. C'est en effet remettre au centre de la réflexion toute la dimension sensible, floue, impondérable de la recherche. Qu'on accepte ou que l'on tente de réduire la portée de ces biais, une démarche réflexive est indispensable. En travaillant dans un contexte de « pauvreté », le chercheur est confronté à toute une série d'attentes, de fantasmes ou de craintes de la part des personnes enquêtées. Il convient de s'interroger sur l'éthique du chercheur et son positionnement effectif sur le terrain, sa distance aux autres : l'éthique est-elle une notion universelle dont chacun connaît la forme et le fond ou bien reste-t-elle à définir, en fonction de chacun ? Nous verrons les implications effectives du manque de positionnement disciplinaire sur la question de l'éthique, notamment sur le terrain : comment le chercheur le vit-il ?

Enfin, travailler sur le même espace géographique, non seulement sur la ville de Maputo, mais bien souvent dans les mêmes quartiers, amène à questionner la définition du terrain, terme éminemment polysémique qui désigne en même temps le cadre spatial de l'étude, les procédures d'investigation et les objets spatiaux construits. En d'autres termes, avons-nous le même terrain ? Si certains biais et méthodologies d'enquêtes se recoupent, l'influence de nos objets d'enquête sur notre vision de la réalité dessine deux images de la ville différente. L'objet de terrain ne serait-il pas le principal biais, soit une porte à une réalité anamorphosée ?
Mots-clés : terrain géographie Afrique
Type de document :
Communication dans un congrès
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Contributeur : Yann Calberac <>
Soumis le : mercredi 29 juillet 2009 - 13:01:53
Dernière modification le : mardi 19 novembre 2019 - 10:02:19
Document(s) archivé(s) le : mardi 15 juin 2010 - 19:13:35

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  • HAL Id : halshs-00408163, version 1

Citation

Jeanne Vivet, Karine Ginisty. Les biais, terrain de savoirs ? Expériences africaines. A travers l'espace de la méthode : les dimensions du terrain en géographie, Jun 2008, Arras, France. ⟨halshs-00408163⟩

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