Ces terrains lointains. De la naissance des hétérotopies en géographie

Résumé : Cette proposition de communication s'inscrit dans le cadre de notre recherche sur la valorisation des espaces enclavés de haute montagne de pays en voie de développement par des acteurs exogènes dans le cadre d'activités spécifiques que sont le tourisme d'aventure, la recherche universitaire, les ONG. Ce résumé est une étape de notre réflexion, non-encore achevée, sur les limites géographiques et les particularités de notre objet d'étude.
En effet, les régions enclavées étudiées du Haut-Atlas marocain, de l'Himalaya indien et des Andes boliviennes correspondent à l'idéal du « terrain » comme territoire, dans son sens matériel et physique. Ces espaces nous apparaissent, généralement, comme clairement délimités par des rivières, des lignes de crêtes qui permettent de définir des frontières quasi-naturelles dans lesquelles il nous est possible d'enfermer un groupe humain, « une société » spécifique, qui devient alors un objet d'étude clos. Comme géographe, il est tout à fait possible de parcourir « notre terrain » de long en large, d'en dominer le périmètre, si possible par de longues marches d'arpenteur pour mieux le vivre et se l'approprier. Ainsi, le franchissement du dernier col nous laisse, souvent, ce sentiment exaltant de pouvoir embrasser d'un regard « notre terrain ». Les individus, rencontrés et questionnés, sont alors classés entre « insiders » et « outsiders », soit ceux qui garantissent un système et ceux qui le perturbent. En même temps, nous privilégions la permanence, en magnifiant « la tradition », sur la rupture, en conspuant « la modernité ».
Cette pratique du « terrain » est alors très proche de la démarche ethnographique. En même temps, le contact privilégié avec cet espace « autre », que l'on fait sien, nous fait prendre parti pour notre « terrain » . La question est alors de savoir si nous construisons ce terrain comme objet d'étude ou si nous le laissons nous construire en tant que chercheur . Car bien vite, nous devenons redevables de son hospitalité . Parallèlement, nous pouvons, aussi, être victime de la « stratégie de l'araignée » des populations locales qui nous attirent (de notre plein gré) dans une relation privilégiée de relais de leurs revendications nationales et internationales. Dès lors, il nous apparaît comme possible de lier notre destin de chercheur à cet « espace source » que devient « notre terrain ». Dans un premier temps, il est agréable et facile de suivre nos interlocuteurs privilégiés qui se mettent en récit pour nous, en nous livrant en quelques mots un idéal de leur territoire, de leur pratique et de leurs représentations constitutives de leur processus identitaire. Puis dans un second temps, il est valorisant de construire notre discours scientifique dans un décor spécifique clairement délimité que nous mettons en scène pour qu'il nous porte . Enfin, dans un troisième temps, il nous apparaît comme moral de prendre fait et cause pour ce « terrain » et cette société qui nous a si bien reçu. Or, nous risquons, alors, de construire notre terrain comme une « hétérotopie » . Nous en faisons un espace et une société fermés, dotés de leurs propres règles.
Pour comprendre ce phénomène, il faut changer d'échelle et basculer sur un autre « terrain » fait de réseaux et de représentations projetées pêlemêles au cœur de nos sociétés d'origine. En effet, la survalorisation de certains « terrains » par rapport à d'autres, comme celui de la haute vallée d'un pays lointain en voie de développement sur celui du coin de la rue de notre ville moyenne de province, doit être questionnée depuis nos sociétés d'origine. Dès lors, il faut se lancer dans un arpentage d'un nouveau genre dans un « terrain » idéel que sont les médias. Notre parcours se fait dans les bibliothèques, le long des rayons consacrés aux voyages, à la géographie, à l'anthropologie, mais aussi à travers la navigation sur l'Internet, passant de lieux en lieux d'un simple clic. Et là nous assistons à une formidable contraction de l'espace. « Notre terrain » lointain est en fait un territoire surreprésenté et de ce fait accessible par la multiplication des récits, des images, des commentaires basés sur la projection du soi dans un décor exceptionnel. En même temps, il est sans cesse associé à d'autres lieux tout aussi lointains et mythiques. Là où il est possible de voir une succession d'hétérotopies distinctes, nous assistons, au contraire, à des phénomènes de fusion et de confusion de ces espaces pour former ce qui conviendrait d'appeler l'altérité.
Par conséquent, cette articulation de ces deux « terrains » de recherche, le « terrain » matériel et sa projection idéelle, permet de revenir sur notre position de géographe. Elle doit, sans cesse, articuler les échelles et la multiplicité des acteurs pour essayer de donner à comprendre la transformation d'un espace. Tout « terrain » peut être, dés lors, analysé selon la méthode proposée par Augustin Berque en distinguant le « topos » de sa « chora » pour mieux comprendre la relation de « médiance » que nous entretenons avec ce même territoire .
Keywords : terrain
Type de document :
Communication dans un congrès
À travers l'espace de la méthode : les dimensions du terrain en géographie, Jun 2008, Arras, France
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Contributeur : Myriam Houssay-Holzschuch <>
Soumis le : samedi 31 janvier 2009 - 11:28:17
Dernière modification le : samedi 16 mars 2019 - 01:33:09
Document(s) archivé(s) le : mardi 8 juin 2010 - 18:13:12

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David Goeury. Ces terrains lointains. De la naissance des hétérotopies en géographie. À travers l'espace de la méthode : les dimensions du terrain en géographie, Jun 2008, Arras, France. 〈halshs-00357669〉

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