Les sources sont-elles ‘le pain de l'historien' ?

Résumé : Le problème des sources que tout historien est censé se poser est en règle générale restreint à celui du repérage et de la critique de validité des sources. Mais la notion même de « source » est loin d'être aussi simple et simplement technique qu'il y paraît. L'utilité de se pencher sur cette notion de « source » et son usage par les historiens apparaît dès lors qu'on prend en considération deux expressions que ceux-ci utilisent couramment et qui sont sans doute symptomatiques de leurs représentations profondes : les « sources disponibles » et « mes sources ». La première expression revient à considérer implicitement que les sources préexistent à l'historien : elles sont objectivement déjà là, elles l'attendent, il les trouve – et leur existence est alors fondamentalement d'ordre arithmétique : elles sont le résultat de la soustraction « sources produites – sources détruites = sources disponibles ». Or l'expression « sources disponibles » trompe non seulement par son segment « disponibles », mais aussi et surtout par son segment « sources » : car le terme évoque un point d'origine (outre les images de pureté/transparence et de linéarité véhiculées par la métaphore du cours d'eau), alors que le document est un produit, le résultat de multiples opérations qui contribuent à en border le sens. Le document est en effet un produit idéel/matériel de son temps (ce qui interdit entre autres de le réduire à son contenu-texte), il est le produit idéel/matériel de stratégies de conservation différentielle dès son époque (qui reconfigurent profondément son inter-textualité et « inter-documentalité »), il est le produit idéel/matériel de son archivage actuel (qui injecte des logiques institutionnelles spécifiques que l'on rétro-projette sur le passé en même temps qu'on prétend le lire à travers des sources classées). La transformation du document en « source » doit donc impérativement inclure la « déconstruction » du « produit fini », sans quoi l'on se condamne à rester à l'intérieur de « cages mentales » d'autant plus efficaces qu'elles sont invisibles. Quant à l'usage du mot « sources » assorti d'un adjectif possessif (« mes sources »), il est le signe d'une appropriation privée symbolique (car elle n'a que très rarement un soubassement institutionnel) de documents – appropriation qui sous-tend la pratique de l'hyper-spécialisation d'un grand nombre d'historiens, qui fondent leur carrière sur l'exploitation d'un fond d'archives ou d'un type documentaire précis. La « source » renvoie alors à l'idée, toute proche, du gisement, de la ressource. Bien que l'image qui vient souvent à l'esprit soit celle de l'historien qui se taille un fief (donc dans un univers « féodal »), ce qui est à l'œuvre est bien plutôt une logique de type « capitaliste » : les sources apparaissent comme un « capital » dont l'appropriation privée est garantie symboliquement par un ensemble de procédures faiblement institutionnalisées et donc d'autant plus fortement défendues collectivement. C'est ainsi à une « appropriation privée des moyens de production historique » que l'on assiste à travers cette appropriation symbolique des sources considérées comme des objets – ce qui rend parfaitement congruente l'élimination du caractère produit des documents puisqu'on sait qu'une telle élimination est justement au cœur du « fétichisme de la marchandise » qui caractérise notre société... L'examen de la notion de « sources » et de son usage par les historiens doit ainsi permettre de révéler certains aspects de la mythologie historienne et les deux dangers auxquels ils sont exposés : le « fétichisme de la source » et la transformation du document en « res-source » personnelle.
Type de document :
Communication dans un congrès
Les sources sont-elles ‘le pain de l'historien' ?, 2003, Paris, France. Publications de la Sorbonne, pp.273-286, 2004, Hypothèses. Travaux de l'École doctorale d'histoire de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne
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https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00291737
Contributeur : Joseph Morsel <>
Soumis le : dimanche 29 juin 2008 - 14:27:06
Dernière modification le : mardi 26 janvier 2016 - 17:20:54
Document(s) archivé(s) le : mardi 15 juin 2010 - 17:11:12

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  • HAL Id : halshs-00291737, version 1

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Joseph Morsel. Les sources sont-elles ‘le pain de l'historien' ?. Les sources sont-elles ‘le pain de l'historien' ?, 2003, Paris, France. Publications de la Sorbonne, pp.273-286, 2004, Hypothèses. Travaux de l'École doctorale d'histoire de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne. <halshs-00291737>

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