La magie dans le roman africain

Résumé : Ce livre est la version remaniée d'une thèse de doctorat nouveau régime soutenue en juin 1992 à l'université Paris IV. J'insiste dès l'introduction sur la volonté de tenir un discours sur la magie à distance de l'ethnologie. C'est dans le cadre des univers fictionnels développés par les romans que la magie sera appréhendée dans son fonctionnement. A la différence des productions orales, dont la proximité avec les réalités sociales a été mise en évidence par les anthropologues, le roman déploie des univers autonomes qui sont autant de champs d'expérimentation pour la causalité magique. Le projet de ce travail est donc de faire le point sur les différentes modalités d'insertion de la magie dans le roman, en mettant l'accent sur les effets de la causalité magique sur le statut de la réalité.
Les trois premiers chapitres s'intéressent aux romans qui restent dans les limites du roman réaliste et s'interdisent tout recours au merveilleux. Trois attitudes envers la magie sont possibles. Les romans réalistes irrationnels adoptent le point de vue de sociétés traditionnelles qui portent un regard sur la réalité faisant la part des forces magiques. Les Nigérians Chinua Achebe et Elechi Amadi sont des auteurs réalistes dans la mesure où ils rendent compte avec la plus grande fidélité possible de la réalité ibo. La condition de ce réalisme irrationnel est de ne jamais faire apparaître le monde invisible mais de le cantonner dans une fonction d'explication des événements visibles. A l'aide des travaux de Robert Horton, nous avons montré comment la magie pouvait tenir lieu de théorie sur le réel. D'un point de vue narrato-logique, elle fait corps avec l'activité romanesque en prolongeant , dans la sphère du monde invisible, le jeu des motivations narratives. La règle implicite du retrait de l'auteur, nécessaire dans le cas du roman réaliste irrationnel, n'est plus valable pour le roman positiviste, qui vise à la disqualification totale de toute lecture magique du réel. Les romans d'Asare Konadu et de David Ananou sont des romans à thèse tenus par l'idéologie rationaliste de leurs auteurs. Les pratiques magiques sont renvoyés à des gesticulations, les rituels sont présentés comme ab-surdes, les féticheurs sont des charlatans : toute l'activité magique est dénoncée comme para-sitaire au nom d'une certaine perception de la réalité dont je tente de montrer les présupposés narratifs. Enfin, le roman spiritualiste, illustré par Ahmadou Kourouma et Amadou Hampaté Ba, peut être considéré comme une troisième issue pour un roman réaliste qui ne peut plus se réclamer des mondes invisibles. Le destin se substitue aux mondes invisibles non plus pour l'expliquer mais pour lui donner sens. C'est la distinction entre le sens et la signification qui permet de rendre compte de ce qui se joue dans le roman spiritualiste. Le récit de l'enchaînement des faits pourra être entièrement cohérent, cela n'empêchera pas le destin de récupérer l'ensemble dans une parole divinatoire dont la fonction est de charger de sens le réel.
Les trois chapitres intermédiaires prennent le parti du merveilleux et se penchent sur les romans qui proposent une exploration des mondes magiques et de leurs pouvoirs. La question du scénario magique a de fortes implications narratives, que Jeanne Favret-Saada a déjà fait apparaître. La force magique n'est pas l'émanation d'un monde invisible peuplé d'individus, elle est prise d'emblée comme force immanente impersonnelle issue d'une quatrième dimension de l'espace. C'est toute la réalité qui bascule dès lors dans le merveilleux en donnant prise à l'efficience magique. Avec le chapitre sur le roman de sorcellerie, un pas de plus est franchi vers la déréalisation : le sorcier (witch) est celui qui est sorti de l'ordre humain pour basculer du côté des forces magiques. Si le scénario magique était réversible, car dépendant de rivalités humaines (conflits entre voisins, rivalités amoureuses, etc.), le scénario sorcier met en regard un monstre inhumain et l'ordre du monde. Avec la sorcellerie le roman africain ouvre la fiction à la question, profondément littéraire, du non-sens. Le chapitre consacré aux " romans de la rumeur " s'appuie sur deux romans de Dominic Mulaisho et de Tchicaya U Tam'si pour tenter de comprendre le lien de genèse qui existe entre la rumeur comme processus social et la figure du sorcier qu'elle génère. Particulièrement le texte de Tchicaya nous permet de voir la genèse de la force magique dans la façon dont la rumeur appréhende les événements.
Les trois derniers chapitres proposent l'examen de trois " poétiques magiques " : celle d'Amos Tutuola, celle de Camara Laye et celle de Sony Labou Tansi. Dans les trois cas les catégories de réalisme et de merveilleux sont inopérantes : ce sont les coordonnées spatio-temporelles de la réalité qui sont mises en variation par les logiques magiques. Tutuola nous permet d'analyser les phénomènes de déréalisation spatiale et leurs effets sur la question de la métamorphose. Avec Camara Laye c'est la dimension magique de tout événement qui est in-terrogée à partir d'une réflexion sur le temps. Enfin, Sony Labou Tansi place ses fictions à la croisée des mots et des choses, dans un espace-temps voué à l'expression de l'événement, au cœur des processus magiques et de leurs implications politiques.
Type de document :
Ouvrage (y compris édition critique et traduction)
Presses Universitaires de France. Presses Universitaires de France, pp.163, 1999, Ecritures francophones, Béatrice Didier
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Contributeur : Xavier Garnier <>
Soumis le : vendredi 20 juin 2008 - 08:11:53
Dernière modification le : jeudi 13 juillet 2017 - 11:18:23

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Xavier Garnier. La magie dans le roman africain. Presses Universitaires de France. Presses Universitaires de France, pp.163, 1999, Ecritures francophones, Béatrice Didier. <halshs-00289215>

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