Défendre les intérêts des femmes dans les années 1830 : Conjugalisme et sexualisme dans le Conseiller des Femmes et dans l'Echo de la Fabrique

Résumé : L'Echo de la Fabrique offre un lectorat au Conseiller des femmes. Public improbable, tant les ouvriers sont réputés peu enclins à imaginer un autre avenir pour les femmes que le foyer, que ce soit pour y travailler ou pour y élever les enfants (en général les deux), ce dont témoigne l'orientation très « conjugaliste » des articles parus pendant la deuxième période, celle de Chastaing. Alors, lorsque paraissent, dans la troisième période (telle que définie par Ludovic Frobert), les articles du Conseiller des Femmes, journal dont l'un des paradigmes est la lutte entre les classes de sexe, peut-on y voir le fruit d'une inflexion féministe de l'Echo ?

1. La période Chastaing est centrée sur une vision conjugaliste de l'émancipation des femmes. Les femmes sont des mères, c'est par leur éducation que le monde s'améliorera ; voilà pour le projet. Quant aux attendus, ils sont : la femme, lorsqu'elle est pauvre court le risque de voir sa moralité perdue, qu'elle soit mariée ou célibataire. Mais c'est l'homme qui est le plus atteint, à travers l'atteinte à la moralité des filles : homme comme père, ou homme comme époux. C'est à lui que s'adressent les fictions comme Le Canut, qui mettent en scène un homme bafoué à travers les avances faites à sa femme. La femme est considérée comme un bien universel, le seul qui laisse aux hommes l'illusion d'être égaux devant l'accès à la beauté, à la « compensation » que procurent les femmes. Les femmes sont la propriété des hommes ; et le point de vue « social » consiste simplement à déplorer que les riches continuent à se donner les moyens de persécuter les femmes et les filles du pauvre qui se croit légitimement dépossédé de ce qu'il a de plus cher. Nulle intention émancipatrice, sinon des pères de famille ouvriers qui n'ont pas les moyens de bien se défendre devant une telle prédation. Le propos est, ici, très largement conjugaliste puisque c'est la famille qui sert de point d'observation pour observer les rapports sociaux.

2. La période suivante, qui ouvre sa tribune au Conseiller des femmes, paraît plus ouverte à une dimension émancipatrice : qu'est-ce que le journal de Niboyet ?
Un journal qui n'hésite pas à publier des articles très ouvertement sexualistes. Qui dénonce dès ses premières parutions l'esclavage des femmes, et le mariage comme le lieu même de la perdition des femmes. Très critique, surtout sous la plume de Louise Maignaud, du sort réservé aux femmes et appelant surtout à une solidarité entre les femmes.
Or, les quelques articles sélectionnés par l'Echo gardent un ton très en dessous de ce que publie le Conseiller des femmes. Certes, on ne voit plus de feuilleton comme le canut ; et c'est aux femmes que l'on s'adresse, aux ouvrières ; ou aux ouvriers pour les sensibiliser à une meilleure éducation des filles. Mais les articles sélectionnés laissent soigneusement de côté tout ce qui met l'accent sur l'antagonisme entre les sexes.
Le message qui passe, par l'Echo, est le suivant : il faut éduquer et instruire les femmes en tant que mères et épouses, jeunes filles qu'il faut détourner de la débauche qui naît bien souvent de la pauvreté. Le point de vue évite soigneusement tout ce qui pourrait pousser les femmes à s'organiser pour prendre elles mêmes en charge leur défense, leur amélioration. C'est toujours dans le mariage que les femmes sont appelées à se réaliser, et c'est à des fins conjugalistes qu'elles sont appelées à mieux s'instruire.

Conclusion : Malgré l'évolution indéniable de l'Echo de la Fabrique en direction d'une pensée féministe, notamment sous l'impulsion du troisième directeur, le journal choisit de promouvoir une émancipation de la mère de famille, de l'épouse, par l'éducation et sous la protection de son époux. Il ne s'agit pas d'alimenter une perspective en termes de lutte entre les classes de sexe. Plus largement, il ne s'agit pas de court-circuiter la perspective classiste avec une perspective concurrente : sexualiste. Le choix de l'Echo est celui d'une amélioration du sort des femmes dans la famille, dans leurs rôles familiaux. C'est ce que j'appelle la perspective conjugaliste, puisqu'à travers elle, est posé le postulat de l'unité d'intérêts entre homme et femme.
Document type :
Conference papers
Frobert, Ludovic. L'Echo de la Fabrique : naissance de la presse ouvrière à Lyon, Sep 2007, Lyon, France. ENS Editions ; Institut d'histoire du livre, pp.247-275, 2010, Métamorphoses du livre
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Contributor : Anne Verjus <>
Submitted on : Wednesday, May 14, 2008 - 10:33:17 AM
Last modification on : Wednesday, October 31, 2018 - 12:24:07 PM
Document(s) archivé(s) le : Tuesday, June 28, 2011 - 11:50:34 AM

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Anne Verjus. Défendre les intérêts des femmes dans les années 1830 : Conjugalisme et sexualisme dans le Conseiller des Femmes et dans l'Echo de la Fabrique. Frobert, Ludovic. L'Echo de la Fabrique : naissance de la presse ouvrière à Lyon, Sep 2007, Lyon, France. ENS Editions ; Institut d'histoire du livre, pp.247-275, 2010, Métamorphoses du livre. 〈halshs-00278878〉

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