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Les solidarités familiales dans le Bocage vendéen, principes verticaux inégalitaires et principes horizontaux égalitaires

Résumé : Dans le Bocage vendéen, on a affaire à une double logique qui singularise le compromis propre à la société bocaine : la logique verticale qui tend à instituer des rapports hiérarchiques poussés, intra et extra-familiaux ; la logique horizontale qui solidarise l'ensemble des individus des couches populaires, dans un cadre idéal d'égalitarisme et de cohésion sociale ne tenant sa raison d'être et sa cohérence que par opposition à la logique verticale. Les agriculteurs de Saint-Hilaire-de-Loulay, commune étudiée, ont été longtemps et tardivement tenus dans des rapports de soumission acceptée aux grands propriétaires fonciers. Ils sont à comprendre dans le cadre de la domination des grands propriétaires et des rapports de clientèle qui se sont instaurés avec la paysannerie.
Ce que la société locale valorise comme une éthique de la cohésion est l'autre face d'un double principe régissant la communauté de la ferme : un principe hiérarchique vertical lié à la prééminence du couple âgé et l'attribution des droits en cascade selon le rang d'âge et la position dans la communauté, un principe horizontal se traduisant par l'équité entre germains et la protection équivalente qu'offrait la communauté à ses membres. La communauté fermière du Bocage tire sa raison d'être de la vie et du travail en commun, la maison n'est pas une entité durable qui associe un patronyme à un lieu auquel s'identifie une lignée familiale stable.
Sur le plan de la dévolution des biens, plus que la préférence à l'aîné, qui semble renvoyer à une pratique ancienne, c'est la souplesse de la transmission du bail qui, tout en privilégiant les aînés vis-à-vis des cadets, les hommes vis-à-vis des femmes, ressort comme un trait essentiel. L'accès tardif à l'autorité dans une ferme fait que la préférence dans la succession ne peut jamais être tenue pour définitive. S'ils ne mettent pas toujours les successibles en position de concurrents potentiels pour l'accès au droit au bail, l'avantage et l'inégalité de fait introduits par la succession unique sont en tout cas sources de tensions. En même temps, la nécessité du maintien de la communauté sur l'exploitation et les normes de cohésion vont à l'encontre de l'éclatement des rivalités fraternelles. Cette souplesse traduit surtout les capacités adaptatives de la communauté fermière pour son propre maintien sur l'exploitation.
Le système bocager repose sur cette double composante mettant en oeuvre rivalités et solidarités sans que l'un des pôles puisse prendre le pas sur l'autre de manière affirmée. Entre maisons le processus est le même : la relative rareté des fermes, l'avantage qu'elles procurent quant à la place d'une communauté dans la hiérarchie économique et sociale, génèrent une situation de concurrence entre agriculteurs. Là encore la rivalité est compensée par une cohésion de la collectivité comme défense solidaire face la domination imposée par les grands propriétaires.

Suite à la grande vague d'industrialisation qui continue de faire de cette région une campagne dynamique depuis 50 ans, comment expliquer que la population ouvrière du Bocage reste aussi peu revendicative et continue de vivre sur place avec des salaires très bas et des conditions de travail difficiles ? On a beaucoup insisté sur la transposition des relations châtelains/paysans aux relations patrons/ouvriers sous le mode d'un patronage fait de soumission et de rapports clientélistes. La forte intégration locale des entrepreneurs inscrit les rapports sociaux ouvriers / patrons dans la continuité des relations paysans / propriétaires qui ont précédé. On assiste ainsi à une transposition, dans l'industrie, des modes d'autorité basés sur les modèles concordants curé / fidèle, châtelain / fermier et père / fils. Les conflits sont peu nombreux, le syndicalisme est marginalisé au profit des relations directes entre ouvriers et patrons. Si les oppositions de classes sont évitées, on reproduit aussi le mode d'autorité qui reliait auparavant l'élite terrienne à la population rurale. Cette relation faite d'intérêts réciproques, fidélité et soutien aux entrepreneurs contre avantages retirés par les ouvriers, interdit en même temps toute expression de revendication qui est interprétée comme une rupture du consensus
A titre complémentaire, on pourrait faire appel dans l'explication à la rencontre des deux logiques, égalitaire et inégalitaire, ayant pour support la famille communautaire et tendant à se manifester dans tous les aspects de la vie économique et sociale des Bocains. La famille est aussi le point de rencontre des pratiques et des valeurs qui tiennent à la fois de l'imposition de l'extérieur de l'éthique catholique et de valeurs propres aux Bocains, forgées dans le contexte agraire et social de la division entre les « gros », détenteurs des richesses et du pouvoir, et des « petits » dont la cohésion est une forme de résistance-survie. Un lien patrimonial soude la famille ouvrière au pays, patrimoine matériel de terres et biens de famille, mais aussi patrimoine immatériel d'attachement à un style de vie. Les liens familiaux restent solides aujourd'hui, se concrétisant par les échanges de produits de consommation et les coups de main répétés. La nucléarisation de la famille et le chacun chez soi suit la même évolution que la société française dans son ensemble. Cependant, la famille n'est jamais très loin, on conserve le goût de l'entre-soi et les réflexes d'entraide d'autrefois dont la famille est le principal support. Les activités complémentaires de subsistance (jardinage au premier rang), l'utilisation des biens d'héritage, la pratique généralisée du don et du contre-don, entretiennent une qualité de vie supérieure à ce qu'autoriseraient les seuls revenus salariaux et permet une relation permanente entre ceux qui ont quitté la terre et ceux qui y sont restés.
Document type :
Preprints, Working Papers, ...
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Contributor : Benoît Carteron Connect in order to contact the contributor
Submitted on : Wednesday, March 12, 2008 - 7:15:16 PM
Last modification on : Wednesday, October 27, 2021 - 4:02:06 AM
Long-term archiving on: : Tuesday, June 28, 2011 - 11:00:13 AM

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Benoît Carteron. Les solidarités familiales dans le Bocage vendéen, principes verticaux inégalitaires et principes horizontaux égalitaires. 2002. ⟨halshs-00263667⟩

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