Action publique locale et consensus politique. Les accords trompeurs de la petite musique territoriale

Résumé : Nos recherches récentes nous incitent à défendre pour hypothèse que, derrière la mosaïque des expériences de décentralisation, se précisent les fondations d'une “ démocratie différentielle ” relativement inédite et beaucoup plus idéologique que ne le laissent supposer les apparences. C'est l'idée que les services publics et les idées politiques s'affirment dorénavant autour d'une “ question territoriale ” qui se pose de façon différenciée au sein des régions et des grandes villes. L'hypothèse est assurément fragile, ne serait-ce que parce que la régionalisation et la métropolisation des systèmes d'action publique n'en sont qu'à leurs balbutiements après un siècle de consolidation du territoire politico-administratif de l'État nation . Bertand Badie a ouvert une piste en montrant que la consécration de l'Etat nation était derrière nous, au sens où le territoire national ne permettait plus de formuler un ordre intelligible pour penser la paix à l'échelle internationale . Mais en même temps, son diagnostic sur la multiplication des dynamiques communautaires déterritorialisées ne suffit pas à expliquer comment les politiques publiques produisent du sens sur les services publics au quotidien, c'est-à-dire comment elles continuent à structurer notre représentation collective du bien commun. Tous les pays européens traversent une période où les dynamiques économiques et culturelles de déterritorialisation de l'action collective cohabitent avec des effets de territorialité à la fois multiples et contradictoires. En termes de régulation, il nous semble utile de mieux comprendre comment les idées produites localement se cristallisent en priorités collectives. Le questionnement consiste aussi à étudier autour de quels idéaux les problèmes et les valeurs traités par les collectivités locales deviennent des programmes et des symboles à portée plus générale. La territorialisation de l'action publique n'est pas seulement affaire de contractualisation et de financements croisés. Le mouvement de décentralisation touche aussi aux dimensions cognitives d'apprentissage des repères qui fondent l'action politique. C'est en tout cas dans cette perspective d'analyse que nous proposons d'ouvrir les débats.
Le propos sera organisé autour de deux arguments volontairement forcés pour la démonstration. Nous souhaitons d'abord revenir sur le tropisme étatique et gestionnaire qui marque les études portant sur l'évolution de la décentralisation en France. Tant du côté de la sociologie des organisations que de l'analyse des politiques publiques ou de la sociologie politique, l'évaluation des transformations de l'action publique locale est souvent appréhendée à partir de questions de management public et de “ gouvernance territoriale ”. Ces analyses renouvèlent incontestablement les connaissances sur les formes de l'action publique locale, mais elles demeurent prisonnières de lectures sur “ l'État territorial ” et sur la fin des idéologies qui survalorisent plus ou moins consciemment les rouages et les processus au détriment d'investigations plus poussées sur les symboles et les idéaux. Dans un deuxième temps, nous évoquerons les résultats de recherches récentes portant sur l'émergence des intercommunalités urbaines et les nouvelles grammaires politiques qui en découlent. L'apparition des communautés d'agglomération permet d'observer un processus de hiérarchisation des priorités collectives dans lequel certains acteurs ou groupes d'acteurs influencent dorénavant directement les systèmes de gestion et de représentation du bien commun. Nous conclurons le propos par une réflexion plus générale sur les grilles de lecture permettant d'expliquer pourquoi les collectivités locales sont dorénavant placées à l'épreuve de leur territorialité sur le plan démocratique. Pour filer une métaphore musicale , l'objectif est d'aiguiser notre écoute de la petite musique territoriale en matière d'apolitisme et de pragmatisme afin de mieux décoder, derrière les accords programmatiques et les consensus gestionnaires, des choix idéologiques parfois conséquents.
Mots-clés : décentralisation
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Contributor : Alain Faure <>
Submitted on : Sunday, November 12, 2006 - 9:44:20 PM
Last modification on : Tuesday, March 13, 2018 - 4:40:02 PM
Long-term archiving on: Thursday, September 20, 2012 - 2:42:17 PM

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  • HAL Id : halshs-00113311, version 1

Citation

Alain Faure. Action publique locale et consensus politique. Les accords trompeurs de la petite musique territoriale. L. Arnaud, C. Le Bart et R. Pasquier. Idéologies et action publique territoriale, Presses Universitaires de Rennes, pp.14, 2006, Presses Universitaires de Rennes. ⟨halshs-00113311⟩

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