La grammaticalisation : unidirectionnalité et statut

Résumé : On ne peut que constater, depuis plusieurs années, le développement des travaux
concernant la grammaticalisation.
L'intérêt n'est certes pas nouveau : après une éclipse liée à la déferlante structuraliste,
peu favorable à la perspective diachronique inhérente à la grammaticalisation, cette
dernière a commencé, dans les années 70, à susciter un regain d'attention. Celui-ci a
été favorisé par le développement des travaux typologiques et des linguistiques
fonctionnelles1, qui ont ouvert de nouvelles perspectives, entre autres celles des
dimensions pragmatique et synchronique de la grammaticalisation2.
Si l'on considère la dernière décennie, cet engouement pour la grammaticalisation
apparait nettement, tant en France qu'à l'étranger, qu'il s'agisse d'études de cas ou de
travaux à visée théorique.
Mais, rançon du succès, la grammaticalisation tend parfois à devenir un label vague,
pour ne pas dire « fourre-tout ». Un certain nombre de travaux se réclament en effet
de la grammaticalisation de manière abusive : dès lors qu'un phénomène linguistique
se situe dans la grammaire, et en particulier s'il est associé à une rigidification, à une
perte de liberté, on tend à parler de grammaticalisation. Or, au sens strict, cette
dernière est supposée être un type de changement impliquant des conditions et des
mécanismes, sinon spécifiques, en tout cas précis.
Il faut toutefois admettre que la définition et la caractérisation de la
grammaticalisation présentent un certain flou. En effet, il existe bien un noyau
définitionnel relativement consensuel3, que l'on peut résumer comme « le mouvement
qui conduit un élément linguistique à devenir plus grammatical ». Mais les variations
autour de cette définition ne manquent pas, et, par ailleurs, les mécanismes supposés
caractériser - ou en tout cas être associés à - la grammaticalisation sont loin de faire
l'unanimité.
Si ce « flottement » explique en partie l'usage parfois abusif du concept de
grammaticalisation, il suscite par ailleurs un certain nombre de critiques dénonçant le
caractère imprécis du concept de grammaticalisation : quelle est sa définition exacte ?
Quels sont les mécanismes à l'œuvre ?
Il est en outre, plus indirectement, à l'origine de fréquentes discussions sur la
nécessaire présence de tel mécanisme, et, surtout, sur la nature unidirectionnelle ou
non de la grammaticalisation. Indépendamment de la dimension théorique du débat, il
s'agit en général de défendre ou de contester l'appartenance de tel changement au
domaine de la grammaticalisation.
De toute évidence donc, les débats autour de la grammaticalisation ne manquent pas,
mais rares sont ceux qui mettent en cause les fondements mêmes de celle-ci. C'est
précisément ce que font plusieurs articles parus dans Language Sciences, en 2001,
puisqu'ils interrogent le statut même de la grammaticalisation. Les questions
soulevées sont tout à fait légitimes, et même indispensables, dans la mesure où elles
pointent certaines faiblesses bien réelles de la grammaticalisation, et, partant, certains
biais des débats qui lui sont associés. Les réponses apportées nous semblent en
revanche beaucoup plus discutables, comme le présent article souhaite le montrer4.
Les deux questions qui reviennent régulièrement dans ce recueil d'articles, et qui sont
effectivement au cœur de la grammaticalisation, sont celles de l'(uni)directionnalité et
du statut de la grammaticalisation, en tant que phénomène et en tant que théorie. Elles
sont liées, ne serait-ce que parce que (uni)directionnalité et statut renvoient à la
double caractérisation de la grammaticalisation : un mouvement, prioritairement
envisagé d'un point de vue diachronique, qui transforme un élément linguistique en
un élément plus grammatical5, mouvement associé à un ensemble de mécanismes.
Nous envisagerons dans un premier temps l'(uni)directionnalité.
Document type :
Journal articles
Complete list of metadatas

Cited literature [12 references]  Display  Hide  Download

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00087734
Contributor : Sophie Prevost <>
Submitted on : Wednesday, July 26, 2006 - 2:46:44 PM
Last modification on : Wednesday, May 22, 2019 - 10:46:46 AM
Long-term archiving on : Tuesday, September 18, 2012 - 4:31:23 PM

Identifiers

  • HAL Id : halshs-00087734, version 1

Collections

Citation

Sophie Prévost. La grammaticalisation : unidirectionnalité et statut. Le Français Moderne - Revue de linguistique Française, CILF (conseil international de la langue française), 2003, 2 (71), p. 144-166. ⟨halshs-00087734⟩

Share

Metrics

Record views

650

Files downloads

1030