De l’apport de l’histoire dans l’enseignement de la langue. L’exemple des compléments du verbe.

Résumé : Dans cette contribution, nous tenterons de répondre à la question suivante : que nous dit l’histoire d’un concept grammatical pour son enseignement aujourd’hui ? Pour illustrer notre propos, nous prendrons l’exemple du concept de « complément », en relation avec le verbe. Dans un premier temps, nous examinerons les préconisations officielles actuelles (terminologie de 1997 et programmes de 2008) et nous les mettrons en regard avec les précédentes (terminologies de 1910 et de 1975), sur deux points précis : la typologie verbale et le classement des compléments du verbe. Notre attention portera essentiellement sur la relation entre les deux tableaux (le verbe/le complément), les critères de hiérarchisation (essentialité, sémantisme, forme, place), les exemples utilisés (ou l’absence d’exemples) et les dénominations choisies. À côté des nombreux travaux déjà publiés sur l’élaboration de la première nomenclature grammaticale en 1910 (Wilmet, 2001, Boutan, 1997), sur la terminologie de 1975 (Combettes, 1975, Mitterrand, 1980, Foyard, 1980, Vassant, 1979, etc.) et/ou sur celle de 1998 (Elalouf, 1999, Pellat, 2001), ou encore sur ce qu’est une terminologie (Auroux, 1979a, Leduc 1980, Elalouf, 2010), notre article se concentrera davantage sur la place de ces préconisations dans l’histoire longue du métalangage grammatical français et dans le contexte actuel de réforme des contenus d’enseignement et de la terminologie grammaticale en France (conseil supérieur des programmes). Nous nous penchons précisément sur l’apport de l’histoire et de l’épistémologie des savoirs linguistiques à la réflexion sur l’enseignement de la notion de complément et de la terminologie qui y est associée, et ce en quelques points essentiels. À la question de savoir ce que l’histoire peut nous enseigner, à nous : enseignants, formateurs, linguistes, didacticiens, sur le concept de « complément » et son enseignement, en relation avec d’autres concepts (comme le verbe) et dans un réseau terminologique tel que celui observé aujourd’hui, l’historien des sciences du langage a plusieurs réponses à apporter qui peuvent nourrir la réflexion sur les contenus d’enseignement de langue française (grammaire) ainsi que le débat terminologique. La notion de complément est un construit de l’histoire, et dans l’histoire longue de la grammaire française, elle n’est finalement pas très récente : le milieu du 18ème siècle (si on retient comme date la première définition associée à une typologie précise donnée par Beauzée dans l’Encyclopédie en 1751). En effet, contrairement aux parties du discours (hormis le déterminant), ou à d’autres catégories de fonctions (le couple d’origine logique sujet/ attribut ou prédicat), elle ne fait pas partie de l’héritage gréco-latin. Cela signifie que la notion a été fabriquée, à partir d’autres contenus grammaticaux servant à décrire la dépendance ; sous l’angle morphologique comme le régime, les cas (Chevalier, 2006), ou sous l’angle sémantique comme la modification, la détermination (Auroux parle de « syntaxe sémantique », 1979b). Cela signifie aussi d’une part, que le terme a été inventé et choisi par les grammairiens du français parmi d’autres (« déterminant », « modificatif », par exemple), pour diverses raisons que l’on peut questionner (et qui sont en fait très peu liées à la pédagogie de l’orthographe de la grammaire scolaire qui se développe au 19ème siècle), d’autre part qu’il a été le point de départ de l’élaboration progressive d’une terminologie, dont l’histoire offre un éclairage précieux sur le présent (refus ou oubli de certaines désignation, simplification ou surqualification, filiations et influences de maîtres ou d’écoles, Bouard, 2014). La transmission discontinue de la notion et du terme nous invite ainsi à relativiser le caractère ancien ou nouveau de certaines étiquettes terminologiques, à constater la permanence de certaines préoccupations des grammairiens enseignants mais aussi à reconsidérer les relations entre grammaire scolaire et grammaire « savante » (Chervel, 2012). Enfin, lorsque l’on examine le traitement et la description de la complémentation verbale par les grammairiens du français sur le long terme, et selon la méthode de l’histoire sérielle, on se rend compte que cette histoire n’est pas dissociable de l’histoire plus large de la conception et de la représentation de la phrase dans le discours grammatical, et de ses deux constituants suivants : le verbe et l’attribut (Bouard, 2008).
Type de document :
Article dans une revue
Le Français Aujourd'hui, Armand Colin / Dunod ; Association française des professeurs de français ; Association française des enseignants de français (AFEF), 2016, Enseigner la grammaire : contenus linguistiques et enjeux didactiques. pp.15-31. <http://www.revues.armand-colin.com/lettres-langues/francais-aujourdhui/francais-aujourdhui-ndeg-192-12016/lapport-lhistoire-lenseignement-langue-lexemple-complements-du-verbe>


https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01250767
Contributeur : Bérengère Bouard <>
Soumis le : lundi 2 mai 2016 - 16:13:08
Dernière modification le : jeudi 5 mai 2016 - 01:04:30
Document(s) archivé(s) le : mardi 24 mai 2016 - 17:58:27

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Bérengère Bouard. De l’apport de l’histoire dans l’enseignement de la langue. L’exemple des compléments du verbe.. Le Français Aujourd'hui, Armand Colin / Dunod ; Association française des professeurs de français ; Association française des enseignants de français (AFEF), 2016, Enseigner la grammaire : contenus linguistiques et enjeux didactiques. pp.15-31. <http://www.revues.armand-colin.com/lettres-langues/francais-aujourdhui/francais-aujourdhui-ndeg-192-12016/lapport-lhistoire-lenseignement-langue-lexemple-complements-du-verbe>. <hal-01250767>

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